Sorti en septembre 2016 chez Actes Sud. Roman. 380 pages. Traduit de l’allemand par Isabelle Liber.

 

EN DEUX MOTS L’écriture alerte et maîtrisée et l’érudition impressionnante de la pensée font de ce roman une réflexion sans concession sur des sujets de société brûlants et un thriller socio-économico-politique implacable. Pour son personnage dans sa course éperdue après la vérité et pour le lecteur qui aimerait bien tout envoyer valser et se retrouver seul avec son livre !


L’auteure. Gila Lustiger est née en 1963 en Allemagne. Son père, Arno Lustiger, est historien et écrivain. Après avoir étudié et travaillé en Israël, elle vit à Paris depuis 1987. Son premier roman, L’Inventaire, est paru en 1998.

A l’origine de l’histoire, un fait divers. En 1983, Emily Thevenin, jeune prostituée provinciale de dix-neuf ans, est retrouvée violée et assassinée dans son appartement parisien. Faute de preuves, le dossier est classé sans suite. Près de trente ans plus tard, grâce à la technologie de l’ADN, Gilles Neuhart, modeste employé de banque sans histoires, est arrêté et accusé du meurtre.

Marc Rappaport, journaliste d’investigation sérieux et opiniâtre, est chargé par Pierre, son ami et rédacteur en chef, de rédiger un simple entrefilet sur cette affaire. Marc ne l’entend pas de cette oreille et, très vite persuadé que Gilles Neuhart n’est pas forcément le bon coupable, il se lance dans une enquête minutieuse dans les milieux protégés et hautement secrets de la politique et de l’industrie chimique.

De ce dernier est issue sa famille maternelle – elle-même à la tête d’un grand groupe industriel dont il a refusé la présidence –, notamment son grand-père, dont il est très proche. Patiemment, ignorant tout danger, il remonte le fil d’Ariane qui va d’aujourd’hui (l’arrestation du présumé coupable) à hier (le meurtre d’Emilie Thevenin).

Fébriles de bout en bout, nous le suivons pas à pas, entre succès et errements, admirant son courage et sa détermination et rongeant notre frein de le voir si lucide et si aveugle à la fois. Jusqu’à un final livré dans les dernières lignes, devinable ou non, abasourdissant mais logique…

 

Le style. L’écriture et la construction du roman sont en accord parfait avec son contenu : de longues plages explicatives lors des retours en arrière (l’histoire se déroule sur trente ans), entrecoupées de passages plus rapides lorsque l’action progresse, aussi bien dans le passé que dans le présent dénotent chez l’auteure une grande maîtrise de son rythme. C’est cette construction en alternance qui rend le livre totalement addictif, ainsi que l’écriture elle-même : acérée et recherchée, avec un vocabulaire riche et renseigné, elle sonne toujours juste.

 

Mon avis sur le livre. J’ai aimé et apprécié ce roman à deux niveaux. Pour son suspense constant mené jusqu’à la dernière page et pour la qualité et la justesse des réflexions que se fait l’auteure, par l’intermédiaire de Marc sur les comportements de certaines personnes parmi celles qu’il est commun d’appeler « les grands de ce monde » et à qui Gila Lustiger a donné le surnom d’Insatiables. Marc les définit ainsi page 62 : « Ces gens-là le fascinaient. Ces hommes qui identifiaient toujours de nouvelles possibilités de gagner de l’argent l’éblouissaient tout autant qu’ils le dégoûtaient. Parce qu’ils se trouvaient au sommet de l’échelle du succès, ils se croyaient au-dessus de tout, et estimaient souvent qu’ils pouvaient s’approprier de droit divin tout ce qui leur plaisait. L’espace le plus vaste leur semblait toujours le plus petit, le succès le plus éclatant toujours trop modeste, le bénéfice le plus astronomique toujours trop insignifiant – Marc les appelait les « insatiables ». »

Le portait que nous fait l’auteure de cette strate haute de la société n’est pas reluisant. Motivés par la seule rentabilité et installés dans une quête perpétuelle de toujours plus de puissance et de fortune, ces nantis ne reculent devant rien pour conserver ce qu’ils ont et accéder à la plus haute marche visée : le pouvoir. Compromissions, trahisons, trafics d’influence, exactions, mensonges, prostitution, meurtres… La corruption est à tous les étages. L’argent aussi, le sexe, la violence… En décrivant un monde cynique s’arrogeant tous les droits et s’affranchissant de tous ses devoirs, ce livre est avant tout un livre sur le pouvoir et le désir d’y accéder.

Le suspense est mené de main de maître et le résultat est à la hauteur de nos espérances d’amateurs exigeants. D’un chapitre à l’autre, d’un paragraphe à l’autre, l’enquête personnelle de Marc progresse lentement, faite d’investigations poussées et d’une succession de rebondissements, d’avancées et de reculades qui, tout en nous amenant sans cesse à de nouvelles interrogations, nous conduisent inexorablement vers la vérité en même temps que Marc. Il a beau être « lourd » en pagination, Les Insatiables se lit à toute vitesse.

Ou plutôt pourrait se lire à toute vitesse. Car les nombreuses et passionnantes (mais pas toujours utiles il est vrai, notamment celles explicitant les agissements des personnages) digressions de l’auteure sur le monde de la haute finance et de l’industrie et ses accointances avec celui de la politique et des lobbys, tout en proposant de multiples pistes de réflexion intéressantes, ralentissent le rythme et accélèrent la nervosité du « malheureux » lecteur qui voudrait bien tourner les pages plus vite mais ne peut le faire tant il est pris dans l’intérêt de sa lecture.

Autres centres d’intérêt du roman (parmi d’autres, nombreux) : le regard porté par Gila Lustiger sur le journalisme d’investigation, un travail difficile et de tous les instants, l’antagonisme entre grande et petites villes, entre les grands bourgeois d’affaires et les ouvriers productifs. La routine aujourd’hui encore avec la souffrance au travail dans un monde ultralibéral, le nôtre.

Pour finir, avec un petit air de Eric Brockovich, seule contre tous (une histoire d’eau contaminée par une usine de produits chimiques ayant entraîné des morts et dans laquelle les industriels, les scientifiques, les politiques et même les médias se serrent les coudes pour ne pas indemniser les victimes et leurs familles) et un grand air d’actualité (les scandales pharmaceutiques actuels, les accords passés entre médecins, patrons de laboratoires, industriels, financiers et députés), Les Insatiables a l’avantage d’être à la fois un thriller très efficace et un portrait social, économique et politique d’une époque passée mais loin d’être révolue. Car « les petits arrangements que prenaient parfois entre eux les politiciens, les industriels et les grands corps de l’Etat » sont loin d’avoir disparu de notre paysage sociétal. Les Insatiables plaira très certainement à un large panel de lecteurs. J’ai pour ma part simplement regretté un petit manque de sentiments, l’émotion n’était pas au rendez-vous. Mais on est dans le monde de l’argent, du pouvoir et de la corruption, pas chez les bisounours.