Sorti en août 2015 chez Albin Michel. 482 pages. Roman.

L’auteur est né en France en 1949. A la fois journaliste (responsable des pages littéraires à Libération jusqu’en 1981), poète, cinéaste et romancier engagé à gauche (soutien au PCF puis à Jean-Luc Mélanchon), il est l’auteur de nombreux scénarios de cinéma et de télévision (Les vivants et les morts, Vive la Sociale) et de tout aussi nombreux romans dont L’attraction universelle, Le retour du permissionnaire, Rue des Rigoles, Les Vivants et les Morts, Notre part des ténèbres, Rouge dans la brume, Xenia, paru en 2014 chez Calmann-Lévy et Ce que savait Jenny (Livre de Poche) dont les chroniques figurent dans ce blog.

L’histoire. Aujourd’hui. D’un côté, un journaliste, Pierre Ramut, éditorialiste-suppôt du libéralisme qui semaine après semaine dans son édito de Valeurs Françaises débite ses litanies anti-syndicalistes et antisociales et fait l’apologie de la compétitivité, des horaires à rallonges et de la concurrence. De l’autre, une bande de sept copains et quelques, joyeux drilles inconditionnels de l’idéalisme social et de l’amour. Chômeur, prof ou entrepreneur, ils sont amis de jeunesse, équipiers de la même équipe de hand, tous indignés pour une raison ou une autre, tous rêvant d’une société juste et équitable. Des hommes et des femmes qui ne se décrivent pas comme des communistes mais comme étant «philosophiquement communistes».
Les seconds enlèvent le premier afin de lui faire vivre ce dont il parle si bien dans ses livres et ses éditos : le travail. Pierre Ramut, enfermé par les «7 mercenaires» va ainsi pouvoir apprécier les «joies» du travail manuel en travaillant six jours et quarante-cinq heures minimum par semaine, en trois huit. Moyennant un salaire inférieur au smic de 20 % (concurrence chinoise oblige), il devra percer des trous sur des plaques de métal avec une perceuse à colonne ; il aura un rendement horaire à respecter. Les femmes ou les compagnes des copains sont elles aussi complices et/ou actrices de l’enlèvement et de la séquestration. Toutes et tous sont déguisés et portent des masques de Blanche-Neige et les 7 Nains pour aller surveiller le ‘travailleur’ dans le bunker transformé en atelier, appartenant à l’un d’eux, dans lequel il est enfermé.

Le style. La construction du livre est un peu rudimentaire pour un roman aussi long mais le lecteur s’y fait vite et bien dès lors qu’il a compris que le chapitrage classique n’est pas de mise. Deux parties seulement, ponctuées de mini chapitres (de parfois moins d’une page) délimités par un saut de ligne et un titre très court. D’où une certaine difficulté, par moments, de retrouver la dernière page lue si on ne l’a pas notée… Côté style, c’est du bon Mordillat : l’écriture est claire, alerte, directe et rapide. Le texte coule plutôt bien tout en fourmillant de réflexions métaphysiques voire philosophiques sur les sujets chers à l’auteur et ce dans la bouche, parfois, de personnages inattendus dans ce registre (deux jumelles excentriques, un chef d’entreprise…).
Un petit reproche : la longueur, ou plutôt «les» longueurs qui émaillent l’histoire. Gérard Mordillat a toujours beaucoup d’empathie pour ses personnages et c’est plutôt génial chez un auteur. Mais ici ils sont (trop) nombreux et l’auteur s’attarde à un moment ou à un autre sur chacun d’eux. Ce qui m’a parfois gênée car même si tout est intéressant en soi, tout n’est pas forcément utile au déroulement de l’histoire et je me suis sentie perdue dans certaines digressions personnelles. Cinq cents pages et plus, c’est quand même beaucoup.

Mon avis sur le livre. Ce qui est bien avec Mordillat, c’est qu’on a l’impression de lire une histoire sortie tout droit d’un quotidien d’actualité. Ce qui est triste avec Mordillat, c’est que ce que nous lisons est une histoire sortie tout droit des quotidiens d’actualité. Ici peut-être plus encore que dans ses précédents romans. Le panorama social qu’il décrit dans ces pages est celui de la société française aujourd’hui.
On retrouve tous les sujets qui passionnent Gérard Mordillat. L’injustice sociale, la lutte des classes, la mort annoncée du syndicalisme, l’ultralibéralisme destructeur d’emplois et le profit à tout prix qui va avec pour les «grands» patrons et leurs actionnaires de plus en plus exigeants. Le mépris de ces derniers pour les travailleurs et les syndicalistes. Les moyens pour parvenir à plus d’équité, de plus en plus extrêmes, surtout pour Kol, le plus en colère de la bande, chez qui on sent une envie impérieuse de faire avancer les choses maintenant, quitte à verser dans la violence s’il le faut. L’amitié aussi, la solidarité, chères à l’auteur. Pourtant, cette fois-ci, la politique et le social ne sont pas les seuls thèmes présents. Y figurent aussi, à travers la vie, les expériences et les idéaux des différents personnages, des réflexions sur des sujets variées allant du végétarisme à la guerre israélo-palestinienne en passant par le réchauffement climatique et la nécessité écologique. Là aussi, comme pour les personnages, j’ai eu la sensation d’une surabondance des sujets. Oui, mais l’ensemble est toujours juste, intéressant et bien traité.
J’ai aimé l’aspect drolatique de certaines scènes : l’enlèvement, la séquestration, le travail de Pierre Ramut. Les déguisements, l’exécution du travail forcé (mais rémunéré), confèrent à l’histoire un aspect théâtral, un comique de situation qui culmine au burlesque au moment où Pierre Ramut se réveille après son enlèvement, une scène constituée de dialogues vifs, courts et percutants, comme au théâtre.
Au passage, j’ai noté les similitudes de pensées entre l’auteur et Olivier Besancenot, qui fait le même constat que Mordillat et voit venir la fin du modèle social français avec la fin des syndicats. Il pense que les politiques de tous bords vivent dans une bulle aux antipodes de la réalité et ne sont pas à même de comprendre les problèmes du peuple, tout comme Pierre Ramut et la classe qu’il défend. Pour plus de justice sociale, Besancenot préconise de revenir sur les prérogatives, pour ne pas dire les privilèges, des dirigeants politiques en adoptant le non cumul des mandats, le plafonnement des salaires. On se croirait avec les brigadistes du rire. Mais il n’est pas nécessaire et suffisant d’appartenir à la gauche radicale pour partager ces avis.
En définitive, en dehors de longueurs qui m’ont parfois ennuyée et de certains personnages qui ont pu m’agacer à la lecture, j’ai apprécié ce livre. J’ai aimé le constat social réaliste que fait Mordillat une fois encore, la générosité avec laquelle il considère ses personnages principaux et la manière habile dont il dénoue les fils de l’histoire.
Certaines pages sont d’une justesse qui crie l’évidence et l’on ne peut qu’adhérer aux propos des personnages, notamment Kol et Victoria, les deux plus cabossés par la vie. En voici quelques extraits qui se passent de commentaires tant ils sont à même de nous faire comprendre clairement à quel point le système social français, montré en exemple pendant longtemps  -comme son système de santé-, est sur le point de disparaître sous les assauts répétés depuis plusieurs décennies du capitalisme, du profit à outrance et de leurs cousins libéralisme et actionnariat ! Juste pour ce constat amer et avant qu’il ne soit trop tard, il faut lire La Brigade du rire, mais aussi tous les autres livres de son auteur, sans exception ! Qu’on fasse ou non partie de la gauche radicale…
Ainsi, nous lisons, page 72, dans la bouche de L’Enfant-Loup :
Une chose a changé : avant, on avait un métier, après on a eu un travail puis un emploi et maintenant on a un job quand ce n’est pas un stage. C’est-à-dire une misère.
Page 389, nous retrouvons chez Kol, un des trois personnages principaux, l’impatience d’agir de Quincy, l’ami de Jennie dans Ce que savait Jennie, car l’urgence est tout aussi présente ici que dans le précédent roman de l’auteur :
Il y a des jours où je pense à des actions raisonnables : lutter pour abaisser le temps de travail, partager les emplois, redéfinir le terme même de travail, abolir la propriété privée… Et puis, il y a des jours où je pense à des actions déraisonnables : tout mettre à feu et à sang, juger les corrompus, les cyniques, les traîtres…
Page 332, une réflexion forte qui illustre la position de Gérard Mordillat sur la religion et ses dérives totalitaires :
Imagine, comme dirait Lennon, un monde sans religion… Pas d’attentats-suicides, pas de guerre israélo-palestinienne, pas d’Irlande du Nord, pas de croisades, pas de persécutions des Juifs, de musulmans serbo-croates, pas de décapitations, de  flagellations au nom d’Allah, pas de bûchers de l’Inquisition, pas de destructions des œuvres d’art, de dynamitage de statues, de massacres de blasphémateurs, d’athées, de libres penseurs, de dessinateurs !
Et, page 314, sur un tout autre sujet, la guerre israélo-arabe, une réflexion très juste là aussi : La guerre que menait Israël «pour exterminer le peuple palestinien comme les Américains ont exterminé les Indiens d’Amérique du Nord, en les affamant, en les assoiffant, en les parquant dans des réserves».
Sur le thème de la condition -peut-on dire de la cause-, animale, nous lisons page 357 :
Je pense à la souffrance des bêtes… (…) J’ai horreur des zoos, des parcs d’attractions, des delphinariums, des cirques, de tout ce qui ramène les animaux à l’état de choses que l’on peut consommer, maltraiter, asservir au nom du spectacle ou de l’argent que cela rapporte. (…) Kol était convaincu que les animaux avaient une conscience, qu’ils connaissaient le prix de la vie, sa beauté et que, si la parole leur avait été donnée, leurs cris de douleur auraient rempli le monde d’une telle clameur que nul n’aurait pu se boucher les oreilles et regarder ailleurs.

Et, pour finir, la réflexion la plus vraie, la plus forte, celle qu’on aimerait entendre ou lire dans les médias, sur la distinction à faire entre charité et égalité, celle pour laquelle le livre vaut d’avoir été lu et qui doit donner envie de le lire. Page 424 :
Une fois rompu le principe d’égalité entre citoyens, une fois admise l’idée de deux réalités sociales et politiques, l’une supérieure à l’autre, une fois acceptée comme naturelle et inévitable la multiplication des injustices : injustice salariale, injustice fiscale, injustice sociale, etc., que voit-on ?
On voit la charité se substituer à l’égalité.
La charité abroge l’égalité.
La charité, c’est la voie de la réaction ; l’égalité celle de la révolution.
Il suffit d’ouvrir les journaux, ou tout simplement de regarder autour de soi, pour constater que les désengagements successifs de l’Etat -des Etats-, l’idéologie capitaliste néo-libérale, la loi du marché, font qu’en France comme ailleurs la première des lois sociales dont parlait Robespierre, celle de garantir à tous ses membres les moyens d’exister, est vilipendée, stigmatisée, décrétée caduque, obsolète, dépassée. Mais comme il faut, ne serait-ce qu’au nom du maintien d’une paix civile, assurer un minimum de moyens aux citoyens qui sans cela ne pourraient vivre et se révolteraient, petit à petit est imposée la pratique d’une charité médiatique se substituant à la Nation et à l’Etat. Comme le disait déjà Roland Barthes, dans Mythologies, à propos de l’Abbé Pierre :
«J’en viens à me demander si la belle et touchante iconographie de l’Abbé Pierre n’est pas l’alibi dont une bonne partie de la nation s’autorise une fois de plus pour substituer impunément les signes de la charité à la réalité de la justice».
Reste que beaucoup de questions sont posées, mais peu de réponses apportées même si quelques personnages réfléchissent à des ébauches de solutions ‘envisageables’. Mais n’est-ce pas un des rôles de l’écrivain de nous donner à réfléchir, à nous interroger, de nous amener à nous poser des questions en les mettant dans la bouche de ses personnages ? Les auteurs de romans sociaux (qui sont souvent les auteurs de polars, de romans noirs) sont les plus à même de le faire étant davantage à l’étude du microcosme social humain dans lequel ils vivent.

Dernier petit détail sympa : la couverture est fort attrayante et très représentative de l’aspect «théâtre burlesque» du livre avec ces masques drolatiques qui, même s’ils sont loin de Blanche-Neige et de ses nains, symbolise la distance entre la réalité des faits et la véritable personnalité des acteurs. Car si les actions commises sont fantasques et tiennent plus de la fable tragi-comique que du roman, les personnages, eux, même avançant masqués, font bien «réels».

En deux mots

Roman social très contemporain, drôle et mordant, La Brigade du rire nous offre un panorama social très juste et nous donne à réfléchir sur ce qui pourrait nous attendre si les Etats de tous bords ne se retroussent pas les manches pour enfin instaurer l’égalité et non pas faire la charité.