Sorti en janvier 2014 au Livre de Poche (Calmann-Lévy). 231 pages. Roman social, noir et altruiste.

L’auteur est né en France en 1949. A la fois journaliste (responsable des pages littéraires à Libération jusqu’en 1981), poète, cinéaste et romancier engagé à gauche (soutien au PCF puis à Jean-Luc Mélanchon), il est l’auteur de nombreux scénarios de cinéma et de télévision (Les vivants et les morts, Vive la Sociale) et de tout aussi nombreux romans dont L’attraction universelle, Le retour du permissionnaire, Rue des Rigoles, Les Vivants et les Morts, Notre part des ténèbres, Rouge dans la brume et Xenia, paru en 2014 chez Calmann-Lévy dont la chronique figure dans ce blog.

L’histoire. On est en 2000, dans un pavillon de banlieue minable, perpétuellement en chantier, situé entre une voie de chemin de fer et une ancienne usine de produits chimiques. Mike, ouvrier saisonnier de chantier, y fête ses quarante ans en compagnie de sa famille et de collègues. Olga, sa compagne, et ses collègues se sont cotisés pour lui offrir une moto de cross. Jennie, treize ans, la fille d’Olga que Mike a élevée comme sa propre fille, s’occupe de Malaurie, sa petite-sœur de quatre ans, pendant que les adultes boivent et reboivent. Ayant abusé de l’alcool, Mike, défié par un collègue, finit par enfourcher sa moto pour sauter par-dessus les rails…
La vie de Jennie bascule ce jour-là, point de départ d’une longue série de drames familiaux. Nous la retrouvons plusieurs années plus tard, à l’âge de vingt-trois ans. Sa fratrie (Malaurie mais aussi Saïda et Hakim, nés plus tard) dont elle s’est occupée comme une vraie maman jusqu’à ses seize ans, a été dispersée par les services sociaux entre foyers et familles d’accueil. Elle n’a dès lors plus qu’un seul but : les réunir à nouveau, reformer la famille et les emmener voir la mer sur les falaises d’Etretat pour honorer une promesse de sa mère. Dans un train, elle rencontre Quincy, un jeune homme démoli par le suicide de sa mère, qui a lui aussi des comptes à régler avec la société. Ils vont essayer de le faire ensemble par tous les moyens.
Les héros et les héroïnes de Gérard Mordillat sont des personnages marqués au fer chaud par la vie et au caractère fort. Révoltée comme Xenia dans le roman éponyme sorti plus tard, Jennie est fière, volontaire, éprise de justice, de vérité et comme elle, elle accumule les galères familiales et sociales. Confrontée à des situations et des responsabilités qui ne sont pas de son âge, elle est aussi dotée d’une rage et d’un espoir indestructibles, prête à tout pour s’en sortir, quitte à de devenir justicière à ses heures. C’est ce qui pour moi la rend bouleversante.
Dans Ce que savait Jennie, l’auteur aborde également d’autres thèmes que les difficultés sociales et les drames familiaux qu’elles entraînent. En premier lieu, celui des fratries injustement séparées par les services sociaux et leurs terribles conséquences dans l’avenir, pouvant aller entre autres jusqu’à l’oubli total de ses frères et sœurs ou, pire, jusqu’au déséquilibre mental, ce que cherche à éviter Jennie en reformant sa famille.
Autre thème majeur : la difficulté de se construire et de vivre quand on ne connaît pas ses origines. Olga n’a jamais dit à Jenny qui était son père, nous l’apprendrons avec elle bien tard dans l’histoire. Nous lisons page 23 : Jenny ne comprenait pas pourquoi Olga refusait de lui dire qui était son père. Elle devinait que c’était un type comme un autre, sans doute ni mieux ni pire que Mike. Juste un type qui avait couché avec une femme et lui avait fait un gosse et avait foutu le camp comme n’importe quel salaud. Tout cela, Jenny le savait, alors pourquoi ne pas dire que ce salaud s’appelait Machin ou Truc et faisait ci ou ça. Olga aurait pu plaider l’erreur de jeunesse et Jenny aurait compris. Mais son silence travaillait Jenny jusqu’à l’obsession.
Chez Jenny, la quête du père est si importante qu’à sa mère refusant de lui dire la vérité, elle répond par des propos blessants, qu’elle regrettera aussitôt.

Le style. J’aime beaucoup l’écriture de Mordillat. Le cinéaste n’est jamais loin de l’écrivain et son écriture s’en ressent, saccadée dans l’action avec un suspense décalé dans le temps, très efficace, qui nous oblige à nous demander si ce qui semble se préparer va réellement arriver et qui nous tient en haleine, lyrique dans l’évocation des sentiments et violent dans la critique sociale et économique de la société libérale individualiste. Avec de temps à autre de belles descriptions qui apaisent une atmosphère générale survoltée.
Si Ce que savait Jennie est plus court, donc plus concis que les précédents livres de Gérard Mordillat, il est tout aussi riche et tout aussi vibrant, peut-être même davantage, grâce à un rythme qui ne faiblit jamais et à des réflexions sociopolitiques profondément contestataires. L’auteur s’investit beaucoup dans ses livres, autant que dans la vie. Il écrit avec son cœur. Avec des convictions profondes. Avec la même rage lyrique dans l’écriture que Jennie dans la vie.
Les dialogues respectent le franc-parler des personnages, notamment de Jennie, avec des expressions souvent crues, jamais vulgaires, forçant souvent nos limites.

Mon avis. Je suis fan de Gérard Mordillat dont j’apprécie les prises de position pour les petits et les oubliés de la société (ici les ouvriers), tous ceux, ils sont nombreux, qui ne sont pas nés avec une cuiller en argent dans la bouche et pour qui la vie est un combat de tous les jours, ainsi que son soutien et ses actions en leur faveur. C’est sûr, la lecture d’un roman de Gérard Mordillat ne se fait pas avec une joie légère et primesautière même si le plus souvent l’espoir reste vivace grâce notamment à la solidarité chez les déshérités (Xenia). Ici, c’est Quincy, également en détresse, et Augustin, un éducateur ayant connu pas mal de galères, qui venait de loin lui aussi, qui feront preuve de solidarité et essaieront d’aider Jennie.
Si dans cette histoire l’auteur est fidèle aux thèmes présents dans toute son œuvre, c’est souvent excessif. Le noir est obscur, bien plus que dans Xenia ou dans Les Vivants et les Morts. Parfois au-delà du supportable et du crédible, l’histoire s’apparente au roman noir, au roman social et à sa fracture, au drame familial et à ses sombres secrets, et même au road-movie sur la fin, avec force rebondissements dramatiques, galères et injustices permanentes. Jennie vit dans la tourmente, les morts s’enchaînent autour d’elle. Mais elle se relève et jamais ne renonce à son idéal ou à ses objectifs. Alors, qu’importent la débauche de malheurs, les disgrâces en rafale et la fatalité, c’est sa personnalité forte de battante, sa vision juste et lumineuse de la vie, son infatigable énergie et son humanité pleine de fêlures qui ont su m’émouvoir et m’impressionner jusqu’au bout. J’ai lu certains passages la gorge serrée (bien que l’écriture, empathique et généreuse, soit toujours sans pathos).
Enfin, le titre, Ce que savait Jennie, de prime abord un peu étrange, prend toute sa signification quand on sait qu’il fait référence au livre (qui ne quitte jamais Jennie) dont l’histoire est un peu similaire à la sienne : Ce que savait Maisie de Henry James.

Quelques extraits que j’ai trouvés particulièrement parlants.
Sur les injustices sociales, nous lisons page 57 : La conversation roulait sur les milliers d’appartements vides et les millions de sans-abri ; sur le retour à l’esclavage camouflé sous l’expression «travailleurs pauvres» ; sur les mensonges qui cimentent le capitalisme et enferment les hommes dans une prison où ils meurent sans avoir jamais compris qu’on leur a menti, menti, menti…
Et page 191, dans la bouche de Quincy : Tu n’acceptes pas l’ordre bourgeois de la société, tu ne t’agenouilles pas devant la déesse Croissance ni le dieu Profit. Tu es une ennemie. (…) Tu es l’ennemie des autres, de ceux qui ne pensent pas comme nous, des tenants de l’ordre, de ceux  qui veulent notre mort. (…) Je te parle de ceux qui sont les vrais maîtres, les banquiers, les financiers, les capitalistes, tous ceux qui rêvent d’un monde à leurs bottes où, comme on dit à l’armée, tout le monde obéit « sans hésitation ni murmures». Excessif : si oui, seulement dans le style !
Un peu plus loin et beaucoup plus fort encore, page 193 : Tu comprends, à la génération de mon père, de mon instit de CM2 M. Abel, les luttes sociales se menaient tous ensemble, il existait une solidarité, un courage collectif, une force qui a traversé la France de la nuit des temps jusqu’à la fin du communisme. Puis cette idée de la lutte commune s’est éteinte. Elle est tombée en poussière. Sur ses ruines sont nées les luttes de petits groupes, de fractions, de bandes décidées à rendre coup pour coup au capitalisme, à mener des actions de guérilla commandées par le seul désespoir. Ces luttes aussi sont mortes, finies, enterrées. Il est impossible aujourd’hui de réunir dix hommes suffisamment décidés et ne craignant pas de mettre leur vie en jeu pour se lancer dans la bataille. Le capitalisme a réussi à vendre sa camelote. Il a gagné. L’individualisme est présenté comme l’idéal du développement humain. C’est chacun pour soi. Nous sommes seuls désormais. Je ne peux rien pour toi, tu ne peux rien pour moi. Il n’y a plus d’autre loi.

Pour finir, j’ajouterai que les déshérités n’ont pas beaucoup d’écho dans la littérature ou la presse. Les écrivains qui s’intéressent au prolétariat et aux laissés pour compte en général et qui écrivent sur eux ne sont pas foule aujourd’hui. Thierry Jonquet, Gérard Mordillat et quelques autres font partie de ceux qui osent prendre le relais de Victor Hugo et d’Emile Zola et le font de bien belle manière avec une grande humanité. Car nos époques ne sont pas si différentes, la misère et la pauvreté sont toujours d’actualité. On est ici loin de la caricature. Gérard Mordillat, tout comme son héroïne, ne lâche pas prise, sa révolte et sa colère sont toujours aussi vives. C’est ce qu’il a confié en interview au moment de l’élection de Hollande : Tant que nous sommes dans un pays où certains peuvent gagner en une heure ce que d’autres ne gagneront jamais dans toute leur vie, nous ne seront pas dans une démocratie.
Je connais malheureusement beaucoup de personnes susceptibles de grincer des dents en lisant ces pages. Alors, merci Monsieur Mordillat de garder intacts votre esprit de justice, votre amour de l’humain et votre sens de la contestation. Merci de vous faire l’écho des Misérables de notre société, de penser, de parler, de rager et d’écrire comme vous le faites. Qui sait…

En deux mots

Ce que savait Jennie est l’histoire d’une jeune femme que rien ni personne ne peut arrêter dans son combat pour la vérité et la justice. Et un cri de rage contre le libéralisme absolu. Un livre roboratif (peut-être) mais bienveillant (sûrement). A lire absolument.