Sorti en avril 2014 aux Editions de la Table Ronde. 398 pages. Roman autofictionnel. Traduit de l’anglais par Léo Lack. Traduction révisée. Titre original à sa sortie anglaise : My family and others animals (1956).

L’auteur. Gerald Durrel est le frère de Lawrence Durrell, romancier, poète et grand voyageur anglais auteur, entres autres, du Quator d’Alexandrie, livre-culte dès sa sortie en Angleterre. C’est lui qui, las de grisaille londonienne, fit venir sa famille sur la petite île de Corfou. Gerald est le cadet de la famille. Passionné d’entomologie dès son plus jeune âge, il écrit des notes sur tous les animaux qu’il rencontre ? Ces notes lui serviront des années plus tard à rédiger La Trilogie de Corfou. Le livre a été adapté sous forme de série télévisée diffusée cet été sur France 3 sous le titre de La folle aventure des Durrel, que je n’ai pas vue.

EN DEUX MOTS
Une famille déjantée, une île paradisiaque et des animaux en veux-tu-en-voilà. Des situations comiques, cocasses, et une écriture jouissive et érudite à la fois. Que vous ayez – ou non – l’âme en peine, courez acheter ce premier tome de La Trilogie de Corfou. Fous rires à toutes les pages. Un vrai tableau du Douanier Rousseau littéraire. Une lecture qui fait vraiment du bien !

 Les cinq premières lignes :
Juillet avait été soufflé comme une chandelle par un âpre vent annonçant un ciel d’août couleur de plomb. Une pluie fine et pénétrante s’enflait en voiles gris et opaques lorsque le vent la poussait. Le long de la plage de Bournemouth, les cabines tournaient leur face inexpressive vers une mer écumante qui, telle une bête enchaînée, se jetait avec fureur sur la digue de ciment.

Le meilleur passage à mon sens :
Dans la Postface : « Les animaux représentent cette grande majorité qui ne peut ni voter, ni faire entendre sa voix, et dont la survie ne dépend que de nous » ! A bons entendeurs…

L’histoire. Gerald Durrell (Gerry dans le livre) a dix ans lorsqu’il débarque, après une traversée rocambolesque, avec sa mère et ses trois frères et sœur. Il est le dernier de la fratrie. Lawrence (Larry), l’aîné, a vingt-trois ans et rêve depuis toujours de devenir un écrivain célèbre, ce qu’il deviendra. Suivent Leslie, vingt ans, chasseur en herbe qui ne sort jamais sans son fusil et approvisionne la maisonnée en gibiers divers (de la bécasse au sanglier !) ; Margo, dix-huit ans, sorte de bimbo avant la lettre essentiellement préoccupée par son acné juvénile et ses toilettes. Et enfin Gerry, naturaliste dans l’âme. Enfin leur mère, veuve, que toute la fratrie n’appellera par aucun autre nom que Mère et dont l’âge était celui d’une femme assez âgée pour avoir quatre enfants », « qui ne se souvenait pas de sa date de naissance ».

Pendant cinq ans, la famille vivra à Corfou, véritable paradis terrestre, avant de quitter l’île pour le continent, au grand dam de Gerry. De manière chronologique, le récit qui est en réalité une biographie romancée de la smala car autour de la famille gravitent des personnages tout aussi pittoresques, raconte sur cinq ans leurs pérégrinations : les déménagements successifs, les maisons choisies en fonction du nombre de chambres nécessaires pour tous les invités de la famille, les occupations et les passions de chacun des membres de la famille et surtout les études que mène Gerry, au cours de ses balades quotidiennes, sur tous les animaux qu’il rencontre et adopte, du moindre insecte minuscule aux tortues, pélican, pies, serpents et autres nombreux chiens recueillis par l’un ou par l’autre. Larry, le seul qui ne participe à rien et est excédé de ces remue-ménage incessants, veut écrire en paix dans sa chambre le roman du siècle, sans être dérangé par une femelle scorpion et ses petits ou par des pies saccageuses. Et sans marcher sur des serpents !
L’histoire se termine en apothéose. Le dernier chapitre relate une réception, la réception à ne pas rater, forcément et fortement compromise par les animaux qui semblent s’être donné le mot pour tout faire foirer, est à hurler de rire.

Le style. La plume est à l’image du personnage principal : fantaisiste, descriptive, recherchée. Brillante et, par-dessus tout, d’un humour à faire rire un bouledogue affamé. Rarement un style aura été apte à rendre de belles descriptions, détailler des explications scientifiques sur les expériences d’entomologiste de Gerry (dix ans). Tout en provoquant des éclats de rire à chaque tourne dans la narration des événements qui tournent très souvent au vinaigre à cause des animaux recueillis par le naturaliste en herbe. Une très grande agréabilité de lecture de bout en bout et une traduction qui non seulement suit la narration de près mais respecte les noms parfois « barbares » des animaux rencontrés au hasard des randonnées de Gerry, notamment des insectes.

 Mon avis sur le livre. Ma famille et autres animaux est un livre absolument jouissif ! La galerie de personnages est à pleurer de bonheur, les caractères fantasques des personnages, des enfants aux amis et aux précepteurs sont fort bien rendus. Ils sont tous attachants et désopilants pour une raison ou une autre. Avec, outre Gerry qui mène la danse avec entrain, une mention spéciale pour la mère qui, d’un bout à l’autre conserve un calme olympien face aux pitreries de ses enfants et garde son sérieux quoi qu’ils disent ou fassent ! Et quand on voit les énergumènes, on ne peut que lui tirer le chapeau bien bas ! Sans parler de ses toilettes et de ses propres lubies (ah son maillot de bain !). Une mère très aimante pour tous aussi, et toujours conciliante. Une mère de rêve !? Autres véritables personnages : les – innombrables – animaux qui sont considérés par Gerry comme des êtres humains, avec certes une forme et une taille spéciale, tant dans leurs comportements que dans leur communication, y compris les insectes comme des punaises et des perce-oreilles que personnellement je déteste mais qui, ici m’ont presque semblé sympathiques. Tous ont des particularités bien senties : une tortue impotente, un pigeon laid comme un pou qui ne sait pas voler mais marche en gonflant son jabot au son des marches militaires, un chien laid à faire fuir un aveugle qui se tord une patte à la moindre contrariété et suit la mère jusque dans la salle de bains, un combat titanesque entre une mante géante et un gecko dans le salon de la maison, des pies qui boivent de la bière quand l’occasion se présente… et j’en passe. Tous communiquent, parlent, entre eux et avec les humains. Les animaux sont mis sur le même plan que les humains.
Pas étonnant que l’auteur ait œuvré sa vie durant pour la sauvegarde des espèces et ouvert une fondation qui porte son nom pour ce faire. Hilarant, désopilant, grand-guignolesque.

J’ai beaucoup apprécié également l’appétit insatiable, la voracité sans limites de connaissances naturalistes de Gerry qui, par exemple, accepte que son précepteur lui enseigne la géographie, matière qu’il n’apprécie guère, par le biais de la faune des pays nous la communique et qui finit par nous embarquer dans sa folie (douce). Le nombre d’animaux cités et étudiés de près ou de loin est impossible à énumérer, tout comme les fleurs, les herbes et les arbustes. La nature, faune et flore confondues, est à l’honneur dans toutes les pages. Décrite, décryptée, disséquée presque avec un sens de l’observation inouï chez un enfant.

Pour finir, je dirai que ce roman frais, drôle et instructif m’a fait passer un excellent moment de lecture. La description des animaux dans un milieu naturel aux couleurs franches et contrastées, m’a parfois évoqué un tableau du Douanier Rousseau. Même si pour être tout à fait honnête je l’ai trouvé un poil récurrent et long au début, ma lecture s’est avérée de plus en plus drôle et jouissive et je l’ai terminé hilare en me demandant quand j’aurai le temps de lire la suite ! Et moi qui suis à la peine avec mes yeux depuis quelques mois, je me suis plus d’une fois surprise à éclater de rire ! Du bonheur à l’état pur dans cet hymne merveilleux à la nature et aux animaux ! Un coup de cœur pour un livre qui fait grand bien.

 

Juste pour vous en mettre plein la vue, extraits :

Page 122, l’arrivée du printemps : « Le printemps ici était enthousiaste, et l’île vibrait de ses accords retentissants. Chaque être, chaque chose lui répondait. Il était perceptible dans le chatoiement d’un pétale, l’éclat d’une aile d’oiseau, le scintillement de la nuit, l’œil brillant des jeunes paysannes. Dans les fossés remplis d’eau, les grenouilles, qui paraissaient fraîchement vernies, coassaient en chœur parmi les herbes luxuriantes. Dans les cafés du village, le vin semblait plus rouge et plus fort. Des doigts épais, rendus calleux par le travail, pinçaient les cordes d’une guitare avec une étrange douceur et des voix profondes chantaient des airs obsédants et joyeux ».

Page 234, l’arrivée de l’hiver : « Le vent se levait. D’abord, il était tiède et s’élevait en bouffées légères, effleurant les feuilles des oliviers qui prenaient des tons argentés, berçant les cyprès qui ondulaient doucement et soulevant les feuilles mortes qui tourbillonnaient tout à coup en de petites danses joyeuses. Avec enjouement, il ébouriffait les plumes des moineaux, qui frissonnaient t gonflaient leur jabot. Il se jetaient sans avertissement sur les mouettes qui, arrêtées en plein vol, devaient courber leurs ailes pour lui résister. Mais le soleil brillait encore, la mer restait paisible et les montagnes gardaient un air serein sous leur chapeau de neige ».

Page 293, un passage touchant sur une vieille et ô combien charmante dame qui entend parler les fleurs et, au passage envoie une belle gifle au jeunisme déjà ambiant en 1956 : – Tenez, les fleurs, par exemple, avez-vous jamais entendu parler les fleurs ? Intrigué, je secouai la tête. L’idée était pour moi tout à fait nouvelle. – Eh bien, je puis vous assurer qu’elles parlent, dit-elle. Elles tiennent ensemble de longues conversations… du moins je le suppose car, naturellement, je ne comprends pas bien ce qu’elles disent. Quand vous serez aussi vieux que moi, vous serez sans doute capable de les entendre, vous aussi… c’est-à-dire si vous gardez l’esprit ouvert à ces choses. La plupart des gens disent que lorsqu’on vieillit on ne croit plus à rien et que plus rien ne vous surprend. Quelle bêtise ! Toutes les vieilles gens que je connais ont l’esprit hermétiquement fermé comme des huîtres écailleuses et grises, mais c’est depuis leur adolescence !