Sorti en janvier 2016 aux Editions Le temps qu’il fait. Roman. 144 pages. Publié pour la première fois en 2006, déjà chez Le temps qu’il fait.

En deux mots Par petites touches poétiques, George Bonnet nous raconte l’histoire douce-amère d’une rencontre amoureuse inattendue. Une grande nostalgie et une belle émotion se dégagent du livre que l’on repose en souriant un peu tristement.

L’auteure. Georges Bonnet est né en 1919 en Charente maritime. Il vit à Poitiers. D’abord professeur d’éducation physique, il commence tard à écrire (45 ans) et publie son premier recueil de poèmes, La tête en ses jardins, en 1965. Le second, Le veilleur de javelles, sort en 1984, il a soixante-quatre ans. Suivront d’autres recueils de poèmes, jusqu’à ce qu’il commence sa carrière de romancier à quatre-vingt-un ans avec son premier roman, Un si bel été, publié en 2000. Suivront Un bref moment de bonheur en 2004 et celui-ci en 2006 (première parution), ainsi que de nombreux autres recueils de poèmes et de nouvelles.
L’histoire. Emile et Louise, tous deux septuagénaires, se rencontrent dans un jardin public. Petit à petit ils font connaissance, s’apprécient mutuellement. Une sorte d’amitié amoureuse finit par s’instaurer, faite de confidences, de gestes ébauchés, de mots et de regards timides. Elle vient de perdre sa mère qu’elle aimait beaucoup. Lui est veuf et seul depuis longtemps. De jour en jour leurs confidences les rapprochent et vient le moment où elle lui demande sous un prétexte fallacieux (elle a peur seule chez elle) de s’installer chez elle, d’abord pour quelques jours, puis sans limitation dans le temps.
L’harmonie règne, l’avenir semble s’éclairer pour ces deux êtres oubliés de l’amour et de la vie. Louise, un peu timorée, n’ose avouer ses sentiments, Emile brûle de lui déclarer sa flamme quand le moment sera venu. L’émotion passe, tout en pudeur et en retenue entre les personnages mais aussi entre eux et le lecteur qui les regarde en voyeur amusé et attendri.
Le temps passe en douceur et un beau jour (un samedi), un troisième personnage sonne à la porte de Louise… Je ne puis en dire davantage car à partir de là, l’auteur a réussi à insuffler une certaine tension dans une histoire faite de petites misères et de petits bonheurs, un suspense distillé goutte à goutte comme le reste des petites choses du quotidien.
Le style. C’est le premier livre de Georges Bonnet que je lis. Pis, je ne le connaissais pas et ne savais donc pas qu’il était avant tout poète et nouvelliste. Mais ce n’est pas nécessaire, il suffit ici d’écouter les mots chanter dans les pages. Les chapitres sont courts, les phrases davantage encore, parfois moins d’une ligne, au point que le lecteur peut se demander s’il n’est pas en train de lire un long poème en prose. Les mots (les notes ?) sont simples, purs, merveilleusement bien trouvés et semblent posés dans la phrase pour leur musique, leur couleur plus que leur sens. Chaque phrase est une entité parfaite et présente un motif  différent de celle qui la précède et de celle qui la suit. Les petits détails les plus banals de la vie de tous les jours sont évoqués par centaines sans aucune lourdeur ; au contraire ils construisent l’histoire et la font évoluer lentement, au rythme du temps qui passe jour après jour, minute après minute. « Les journées se passent dans une heureuse monotonie. Il semble que rien de mauvais ne puisse arriver ». A l’intérieur de l’appartement de Louise ­que nous finissons par connaître parfaitement , mais aussi à l’extérieur, dans les rues ou dans les jardins municipaux, les objets, les animaux, les monuments, les personnes composent des tableaux et nous passons de l’un à l’autre en changeant de  chapitre (ou de paragraphe !). Dans ce petit roman, le style est au moins aussi captivant que les faits qu’il raconte et l’histoire peut très bien paraître le prétexte des mots.
Mon avis sur le livre. J’ai acheté Les yeux des chiens ont toujours soif pour sa couverture − dont le visuel m’a fait penser aux photographies de Henri Cartier-Bresson et pour son titre, particulièrement beau lui aussi (un peu pour la quatrième de couverture, c’est vrai, mais ce sont la couverture et le titre qui m’ont attirée de prime abord). J’ai été largement récompensée de mon impulsion, ce qui n’est pas toujours le cas ; je ne vous conseille pas de faire comme moi : acheter un livre pour sa couverture ou son titre, ça peut vous « coûter » vingt euros…
Ici, un bonheur de tous les instants, un plaisir de lecture qui se déguste au fil des mots. L’auteur décrit une vie simple, faite de petits riens, de détails observés avec l’œil d’un entomologiste et (dé)peints avec une grande poésie. Avant cette lecture, je n’imaginais pas combien de gestes, de regards, d’observations, de réflexions et de paroles pouvaient composer une journée simple de retraité(e) solitaire. Ni à quel point ces petites poussières de vie étaient importantes pour celui qui les vivait, les observait, les ressentait… Ni à quoi peut tenir le bonheur. Si Gérard Bonnet était peintre, son école serait le pointillisme, s’il était photographe celle de Cartier-Bresson…
Dans ce livre, j’ai aimé la simplicité de l’histoire et des personnages − le troisième mis à part, il est une énigme à lui seul −, le rythme lent qui change de celui de mes lectures habituelles, la poésie à chaque ligne, la pudeur des sentiments exprimés, et surtout l’émotion qui ressort de tous ces petits riens banals et (in)signifiants de la vie quotidienne.
Un livre tout en douceur qui pose un regard tendre et bienveillant sur la vieillesse, ce qui n’est pas si fréquent aujourd’hui. Voilà encore un intérêt à hanter les librairies et les bibliothèques : cela nous permet de dénicher de visu ce genre de petit bijou littéraire !
Alors, juste pour le plaisir des mots et de l’esprit, voici quelques vers, non, quelques phrases, glanées au hasard des pages qui reflètent l’essentiel du livre : simple et beau.
Page 43 : Il y a toujours des instincts privilégiés à saisir, le bonheur d’un rayon de soleil, d’une rêverie, d’un souvenir.
(…) Le calendrier des postes est à sa place sur le mur de la cuisine, une sonnette tinte quelque part dans l’immeuble, l’abat-jour de la lampe penche légèrement, un verre a été oublié sur le buffet.
(…) Une fleur fanée dépasse de la poubelle, des légumes préparés attendent près du réchaud, le chat se lèche dans son panier. Tout semble là pour toujours.

L’aube magnifiait à l’infini les toits et les jardins de la ville.
Tout n’était que préparatifs à l’approche du soleil.
(…) Les fenêtres ont pris la respiration du jour. Tout paraît aérien comme une dentelle.
Assis sur la berge, je contemple le fleuve solitaire et mystérieux.
Des rires montent d’un jardin où un vieux marronnier perd ses feuilles.
Porte ouverte, une jeune fille joue de la flûte, les yeux sur une partition.

Les choses reprennent leur simplicité, les fleurs les plus riches perdent de leur arrogance, les arbres se retirent sous leurs feuilles.
(…) Les chaises et les bancs délaissés s’ajoutent au silence. Les statues n’entendent plus que leur chant. On ne peut imaginer de les voir trembler avec les feuillages.
(…) Dans la cour, une jeune fille étend un drap avec des gestes gracieux qui ressemblent à de la musique.
Au rez-de-chaussée, une femme dans sa cuisine fredonne un air sans doute à la mode. Elle porte un tablier blanc sur une robe noire.
La petite fleur qui poussait dans le ciment fendillé de la cour, a été arrachée et balayée.

Le chant des oiseaux dans les feuillages me parvenaient comme un cadeau.
Au milieu de la pelouse, les plus beaux rosiers s’affrontaient.
Un chien est venu se coucher à mes pieds comme si j’étais son maître, m’a regardé longuement, a peut-être décelé en moi des choses que j’ignore. Les yeux des chiens ont toujours soif.
Des oiseaux se chamaillent sur le toit. Ils s’envolent puis reviennent. La pluie a laissé des traces sur mes vitres. Une odeur de caramel monte de la cour.

Enfin, la plus belle, à mon sens, parce que tellement simple : La buraliste est souriante et ses seins sont un été.