Sorti en octobre 2017 aux Editions Noir sur Blanc, Collection Notabilia. 192 pages. Roman.

EN DEUX MOTS

Un écriture ciselée comme un diamant, une histoire triste et sombre, l’amour maternel écrit et raconté comme jamais.

L’auteure. Gaëlle Josse est née en France en 1960. Poétesse, journaliste de profession, après avoir publié plusieurs recueils de poèmes, elle aborde l’écriture romanesque en 2011 avec Les Heures silencieuses. Suivront Nos vies désaccordées en 2012 et Noces de neige en 2013. Le dernier gardien d’Ellis Island, son quatrième roman, a obtenu de nombreux prix littéraires, dont le Prix de littérature de l’Union européenne. Après L’Ombre de nos nuits (2016), Une longue impatience est son dernier roman.

Les cinq premières lignes.
« Ce soir, Louis n’est pas rentré. Je viens d’allumer les lampes dans le séjour, dans la cuisine, dans le couloir. Leur lumière chaude et dorée, celle qui accompagne la tombée du jour, si réconfortante, ne sert à rien. Elle n’éclaire qu’une absence. Dans leur chambre, baignés, séchés, au chaud dans leurs pyjamas aux couleurs douces, les petits sont à leurs jeux, à leurs leçons, à leur monde ».

Le plus beau passage. Franchement : l’intégralité du livre !

L’histoire commence dès les premiers mots, dès la première ligne de la première page. « Ce soir, Louis n’est pas rentré ». Tout semble dit en ces quelques mots. Et c’est vrai, tout est dit. Mais rien n’est dit pourtant. Dans un petit village breton, en 1945, la vie reprend lentement ses droits après la guerre. Anna est veuve, son fils Louis a une dizaine d’années. Son mari Yvon Le Floch, qu’elle aimait et qui l’aimait, a disparu en mer en 1943, son bateau bombardé par les Alliés. Deux ans après, elle finit par céder aux avances d’Etienne, le pharmacien du village, amoureux d’elle depuis l’enfance, et par l’épouser. Ils ont deux enfants. De la petite maison qu’elle occupait avec son mari, elle passe dans la plus grande maison du village, celle des Quéméneur, pharmaciens de père en fils. Les mauvaises langues vont bon train mais le couple n’en a que faire.

Un soir d’avril 1950, Louis ne rentre pas, le lendemain et les jours suivants non plus. Il a 16 ans. Les premières conjectures écartées : fugue, meurtre, accident, suicide… Il a bel et bien disparu, à coup sûr parti en mer. Très vite, nous apprenons qu’Etienne le maltraite depuis longtemps, contrairement aux promesses qu’il avait faites à Anna de l’aimer, le traiter et l’élever comme l’un de ses enfants et que cette maltraitance est le motif de son départ.

Commence pour Anna la vie d’après, faite d’espoir, de désespoir, de courage, de découragement. De douleur. La longue impatience, c’est tout ce qui n’est pas dit dans le titre et dans la première phrase, c’est la somme des moments de « patience » imposés à Anna par l’attente de son fils.

Pour tromper l’angoisse, elle entreprend deux choses qui se font sur la durée. La première, c’est une longue lettre écrite en plusieurs fois et dans laquelle elle lui décrit par le menu le repas de fête, un véritable festin, qu’elle préparera pour le jour de son retour. Les mets qu’elle choisit parce qu’elle sait qu’il les aime, parce qu’ils lui rappelleront d’agréables moments de son enfance : des odeurs, des préparations à deux, lui et elle, des goûters, des occasions particulières… Elle lui cuisinera aussi des viandes, elle qui n’aime pas manger les animaux mais sait qu’il en apprécie les saveurs, et invitera tous ceux qu’ils connaissaient quand il était avec elle. La seconde, je ne vous dirai pas en quoi elle consiste car le moment où nous la découvrons fait partie des passages les plus poignants de l’histoire et je vous laisse le découvrir dans les dernières pages, gageant qu’elle ne laissera personne insensible.

Des années durant, elle attend, elle se rend tous les jours à la plage d’où partent et où arrivent les bateaux car elle sait qu’il a embarqué, comme son père. Elle passe tous ses après-midis dans la petite maison de sa première vie. Tout en continuant de s’occuper de ses deux petits et de faire bonne figure à son mari Etienne, qui la soutient discrètement mais ne cherche pas à savoir ce qu’est devenu Louis, comme si son départ l’arrangeait, lui qui estimait que Louis, l’enfant du premier homme de sa femme, était un obstacle à leur couple et à leur famille. Elle se fatigue, s’épuise, tombe malade mais refuse de se soigner. Nuit et jour, elle attend le retour de son fils. Nous la suivons dans sa longue impatience durant toutes les années d’attente qu’elle a « meublées » pensant à chaque instant au retour de son fils, pétrie de tristesse et d’angoisse. La fin, poignante comme on pouvait s’y attendre, nous réserve une surprise de taille, qui pour certains lecteurs cependant n’en sera peut-être pas une…

L’écriture de Gaëlle Josse est toujours aussi belle. Une fois encore, ce roman bruisse comme un long poème, un morceau de piano qui n’en finirait pas. « Les plus désespérés sont les chants les plus beaux, et j’en sais d’immortels qui sont de purs sanglots »…, disait déjà Musset le romantique dans sa Nuit de mai… En matière de littérature, la poésie est rarement porteuse de « bonnes nouvelles ». Même quand elle chante l’amour, c’est le plus souvent parce qu’il n’est plus là ou parce qu’il fait souffrir. Pudique, mais sombre, délicate et amère, ici la poésie est faite de mots simples résonant comme des notes sur la portée des phrases. La colère d’Anna reste intérieure, elle ne la dit pas ou si peu, elle la vit, l’assume seule pour ne blesser et négliger personne, surtout pas ses enfants. Loin des accents forts, retentissants de certains styles lyriques, cette mélodie du malheur est tout en retenue et malgré la lenteur marquant le temps et les années qui passent, l’attente qui se prolonge au-delà du pensable, l’émotion passe et empoigne le lecteur, la nostalgie l’accompagne, la compassion s’installe jusqu’à la fin, qui risque fort de le laisser pantois.

Mon avis sur le livre. Ouvrir un roman de Gaëlle Josse est un bonheur. Toujours. Le lecteur sait bien qu’il va déguster un bijou de poésie, mais aussi qu’il risque d’avoir le cœur qui tourne. Et il est consentant avant même de rentrer dans les pages. Dans ce dernier roman de Gaëlle Josse, la tristesse domine, l’espoir existe (celui du retour de Louis) mais il est si ténu que l’on a du mal à s’y accrocher. Une longue impatience est une lecture douloureuse de bout en bout. Mais belle à pleurer, au sens propre. Car Anna incarne dans son malheur la mère éternelle. Comme Pénélope attendait son mari Ulysse, chaque heure et chaque jour, Anna attend son fils Louis. Le personnage d’Anna nous bouleverse, nous remplit de compassion et d’admiration. Son courage est à la hauteur de son amour maternel et de la tâche familiale qu’elle continue d’accomplir, ses plaintes restent intérieures, et le lecteur en est d’autant plus réceptif. Contre vents et marées, au propre sens des termes, elle se bat – presque – seule pour garder vivants la mémoire et l’amour de Louis. Et, surtout, l’espoir de son retour qui la garde, elle, en vie.

A ses côtés, les autres personnages paraissent bien falots, sans épaisseur, ils passent dans les pages sans y rester et si le comportement d’Etienne est développé, son profil psychologique aussi, c’est seulement pour aider le lecteur à comprendre, sans les accepter, certains événements et certaines réactions, jamais l’auteure ne s’y attarde. Le roman raconte une seule histoire, celle d’Anna qui vit de et pour l’attente de son fils disparu, toujours évoqué dans les pages avec davantage de détails quand même.

Si le sujet principal est l’absence (« la seule certitude, c’est un vide, un creux sur lequel il faudrait s’appuyer, mais c’est impossible, on ne peut que sombrer dans un creux, dans un vide ») et l’attente douloureuse qui en résulte, de nombreux autres thèmes y sont abordés : l’amour maternel absolu, la maltraitance, les relations de couple difficiles même quand l’amour perdure après et pendant un drame, la différence de classes sociales, l’atavisme de la violence parentale, l’amour trop exclusif dans un couple, le retour difficile à une vie normale pendant l’après-guerre dans un petit village isolé de Bretagne… La cuisine locale, aussi, dans les lettres admirables qu’elle écrit pour son fils, qui nous mettent l’eau à la bouche. Et bien d’autres…
Pour finir, je dirai qu’une fois encore Gaëlle Josse nous enchante avec un sujet difficile et sombre, qu’elle traite d’une plume lumineuse et musicale, ciselée comme un bijou. Un énorme coup de cœur pour cette auteure qui sans cesse renouvelle ses sujets et réussit à nous éblouir et à nous émouvoir au plus haut point, ce qui rend la lecture un peu moins triste peut-être. Un gros, un énorme coup de cœur pour une auteure à suivre, à lire et à relire et pour un plaisir de lecture garanti !

La preuve en MORCEAUX CHOISIS.

Sur le passage de l’acceptation, pour Etienne, de l’enfant « de l’autre » à son rejet, si joliment et justement dit mais si durement ressenti et qui explique le départ de Louis : « L’un et l’autre ont tenté de s’apprivoiser, dans une envie de séduction, d’adoption mutuelle. Une affection raisonnée, en quelque sorte, une barque à mener de concert, pour le bien de tous. Un cheminement hésitant, un peu erratique, puis qui semble trouver son tracé. Ç’a été un bel âge d’or, mais je crois que Louis aurait préféré que jamais il n’ait existé. Il est plus terrible de se voir retirer une affection pleine de promesses que de ne l’avoir jamais connue. L’or devenu plomb. Cette violente transmutation, cette alchimie à rebours. On n’en veut pas à ceux qui n’ont rien à donner, mais comment supporter de se voir privé de ce qui a été un jour offert ? Dès que mon ventre s’est arrondi, Etienne est devenu d’humeur changeante, coléreuse, irascible envers Louis. L’odeur de l’autre, de l’autre qu’on ne supporte plus. Il le chasse de son territoire qu’ils sont en train d’inventer. Du lieu d’un amour entrevu. Louis a tenté de se faire petit, toujours plus petit, de se faire oublier, de ne rien vouloir, de ne rien demander. Ne pas peser davantage qu’une plume dans l’air, qu’une goutte dans l’eau, qu’un pétale tombé. (…) Sa vie est devenue un perpétuel contretemps, un perpétuel empêchement. Chaque jour un peu plus, il s’est senti devenir étranger. (…) Il s’est senti indésirable, malgré la douceur des gestes que je continuais à lui prodiguer, malgré la force vitale, animale, de notre lien. Malgré tout ce que nous avons traversé ensemble. Il n’était plus le bienvenu dans cette maison qui est celle d’Etienne Quéméneur, et qui le restera, celle qui s’étale, en hauteur, en largeur et en fenêtres sur la place principale. Il a compris qu’Etienne lui avait juste concédé un semblant de place, comme à un animal domestique dont on n’ose se débarrasser, de crainte qu’il morde au moment où on le saisira ».

Sur l’attente, longue et monotone de l’enfant prodigue : « Désormais, les jours se ressemblent, les saisons ne se distinguent que par l’ajout d’un manteau, d’une écharpe, ou par le retrait d’une épaisseur, d’une paire de bottes, par un ajustement auquel je m’efforce pour aller sur le chemin sans trop y souffrir du froid, du vent, de la pluie ou de la chaleur, et ils se fondent en une suite indistincte qui ne me laisse aucun souvenir. J’attends un signe, un courrier, quelque chose sur lequel m’appuyer. Tout ce que je veux, c’est que Louis rentre. (…) Ma maison à moi, c’est l’attente. L’incertitude comme seul point fixe ».

Un juste et magnifique hommage à toutes les mères, qui ne laissera personne insensible, en tout cas aucune femme : « Car toujours les mères courent, courent et s’inquiètent, de tout, d’un front chaud, d’un toussotement, d’une pâleur, d’une chute, d’un sommeil agité, d’une fatigue, d’un pleur, d’une plainte, d’un chagrin. Elles s’inquiètent dans leur cœur pendant qu’elles accomplissent tout ce que le quotidien réclame, exige, et ne cède jamais. Elles se hâtent et se démultiplient, présentes à tout, à tous, tandis qu’une voix intérieure, qu’elles tentent de tenir à distance, de museler, leur souffle que jamais elles ne cesseront de se tourmenter pour l’enfant un jour sorti de l’enfant ».

Et pour finir, cet extrait du premier chapitre de la lettre qu’elle écrit à son fils : « Je voudrais une lettre, une longue lettre, avec une photo de toi qui s’échapperait quand je l’ouvrirais, une photo sur papier brillant, avec son bord crème dentelé, et je la regarderais pendant des heures, des jours, à voir comment tu as changé, et combien tu es le même. Dans ton visage d’homme, je chercherais mon fils. (…) Tu serais souriant, détendu et ton sourire s’adresserait à moi, rien qu’à moi ».