Sorti en août 2016 aux Editions Grasset. 224 pages. (Premier) roman. Prix du roman Fnac 2016.

L’auteur. Né en 1982 au Burundi d’une mère rwandaise tutsi réfugiée au Burundi voisin et d’un père français, Gaël Faye vient en France à l’âge de 13 ans, pendant le génocide tutsi de 1994, au cours duquel il a perdu la partie de sa famille qui ne s’est pas réfugiée. A la fois poète, parolier-chanteur de hip-hop, auteur-compositeur, il s’adonne très jeune à l’écriture. Aujourd’hui, il vit à Kigali, capitale du Rwanda, avec sa famille. Il est engagé avec son épouse, elle aussi franco-rwandaise, dans le Collectif des parties civiles pour le Rwanda car il veut que les présumés génocidaires vivant en France sous un statut de réfugiés politiques soient punis pour leurs actes. Que justice soit faite, c’est la condition sine qua non pour que la réconciliation puisse enfin avoir lieu.

EN DEUX MOTS

La guerre vue par les yeux et l’âme d’un enfant de dix ans qui ne veut pas grandir mais que le conflit ethnique transforme malgré lui en homme. Une écriture sensible, tendre et candide pour une histoire qui oscille entre l’imaginaire de l’enfance et la réalité de la guerre. Avec en sus une certaine rudesse lorsque la gravité l’emporte, et la rencontre avec une Afrique remplie d’odeurs, de couleurs et de saveurs. Un premier roman ? Oui ! Et une grande réussite !


De toute façon, que penser de tout ça ? Alors j’ai demandé :
– La guerre entre les Tutsis et les Utu, c’est parce qu’ils n’ont pas le même territoire ?
– Non, ça n’est pas ça, ils ont le même pays.
– Alors… Ils n’ont pas la même langue ?
– Si, ils parlent la même langue.
– Alors, ils n’ont pas le même dieu ?
– Si, ils ont le même dieu.
– Alors, pourquoi se font-ils la guerre ?
– Parce qu’ils n’ont pas le même nez.
La discussion s’est arrêtée là. C’était quand même étrange cette affaire. Je crois que papa non plus n’y comprenait pas grand-chose. A partir de ce jour-là, j’ai commencé à regarder le nez et la taille des gens dans la rue. »

Passée l’introduction générale, c’est par ce dialogue entre Gaby et son père que commence Petit pays. Et ces quelques lignes résument à la perfection l’absurdité des guerres ethniques, et des autres d’ailleurs – bien que le dieu du ciel et celui du pétrole aient aussi leur mot à dire.

Au moment où commence réellement l’histoire, Gaby a une dizaine d’années. Il vit à Bujumbura, capitale du Burundi, le « petit pays » voisin du Rwanda avec ses parents et sa petite sœur Ana, dans « l’impasse », un quartier privilégié de la ville. Son père est français, chef d’entreprise ; sa mère, rwandaise, a fui son pays une nuit de massacres en 1963. Gaby est un enfant heureux et insouciant, qui compte bien le rester longtemps encore. Il fait partie d’une bande de copains soudée par des liens forts, avec qui il peut s’amuser librement quand il n’est pas à l’école. Leur vie est faite de jeux, de rigolades, de chapardages, de défis idiots, de discussions à bâtons rompus dans une carcasse de Combi Volkswagen cachée dans les bois. Seule exigence paternelle : la politique n’a pas droit de cité dans les conversations, même si l’on joue à la guerre avec des jouets de fortune. Et premier accroc à son bonheur : ses parents ne sont plus amoureux comme au premier jour et sa mère quitte la maison familiale après une dispute plus violente que les autres.

La partie consacrée à l’enfance respire le bonheur. Les personnages, essentiellement des enfants, sont attachants par leur drôlerie, leur gouaille et leur candeur. Bien sûr Gaby emporte toute notre sympathie, toujours heureux, un peu frondeur, et astucieux. C’est dans les courriers à sa correspondante française, Laure, à qui il livre la version toute personnelle de ce qu’il vit, qu’il nous émeut et nous amuse le plus. La dernière lettre, poignante, se lit les larmes aux yeux. Puis, alors que Gaby a onze ans, en 1993 le petit pays bascule dans la guerre après un coup d’état consécutif à une élection présidentielle « démocratique », comme cela arrive souvent en Afrique, les dictateurs militaires n’appréciant guère d’être délogés par le peuple. La situation devient vite chaotique et l’impasse n’est plus le havre de paix protecteur qu’elle était. La vie de Gaby est bousculée, son quotidien bouleversé. Ces événements sont suivis quelques mois plus tard par la reprise des massacres ethniques au Rwanda. « Partout dans le pays, les Tutsi étaient systématiquement et méthodiquement massacrés, liquidés, éliminés » par les Hutu.

La partie suivante raconte les jours sombres du génocide des Tutsi au Rwanda puis au Burundi à travers différents témoignages de proches de Gaby (ou non). Jusqu’à son départ et, des années plus tard, jusqu’au final pathétique, surprenant et bouleversant. Des passages poignants que je ne suis pas prête d’oublier et qui me poursuivent plusieurs jours après ma lecture.

Le style de Gaël Faye, d’une poésie suggestive, contraste violemment avec les faits dramatiques narrés dans la seconde partie. Les descriptions de l’Afrique centrale évoquent des contrées que l’on n’a pas l’habitude de voir sous cet éclairage, avec des sensations multiples : la lumière du lac Tanganyika, les couleurs des bougainvilliers, la beauté des collines et du ciel après la pluie, les odeurs des mangues gorgées de soleil. Les réflexions de Gaby enfant sont pleines d’(auto)dérision, de malice et du bon sens de l’enfance. Dans la partie relatant le génocide, Gaby cherche de se préserver à tout prix, mais il ne peut échapper complètement aux événements et, rattrapé par l’histoire, il en donne une version qui tient plus de l’évocation (et de l’interprétation infantile) que du récit réaliste. L’auteur écrit de bout en bout avec la vision de Gaby enfant, dont les réflexions candides sont frappées du bon sens et de la justesse, comme celle-ci : « Je n’avais pas d’explications sur la mort des uns et la haine des autres. La guerre, c’était peut-être ça, ne rien comprendre ».

Mon avis sur le livre. J’ai été emballée par ce premier roman qui relate un épisode dramatique de l’histoire de son pays, dans un récit largement mais pas seulement autobiographique. La personnalité de Gaby nous séduit de bout en bout et c’est grâce à lui que la dernière partie, très dure, peut se lire. C’est lui qui nous raconte ce qui s’est passé, le « peu » qu’il en a vu et surtout entendu. C’est par le témoignage de sa mère partie chercher sa famille au Rwanda qu’il apprendra ce qui est arrivé à cette branche de sa famille… Par la narration « décalée », l’horreur des faits, évoquée à travers le prisme des témoins, ne nous frappe pas en pleine face. La guerre n’est jamais vue en direct, ni par Gaby (sauf à la fin), ni par le lecteur. Mais pour lui, au-delà du traumatisme dû à la perte de ses proches, c’est la fin de l’innocence et de l’enfance, le début d’un sentiment d’insécurité permanent dans un pays en guerre. Ce livre a également le mérite de nous donner à réfléchir sur le « statut » des réfugié, sujet brûlant d’actualité, de mieux le comprendre même, par le biais de ce que dit l’auteur sur les réfugiés rwandais, page 63 : « Les voisins étaient surtout des Rwandais qui avaient quitté leur pays pour échapper aux tueries, massacres, guerres, pogroms, épurations, destructions, incendies, mouches tsé-tsé, pillages, apartheids, vols, meurtres, règlements de comptes et que sais-je encore. Comme Maman et sa famille, ils avaient fui ces problèmes et en avaient rencontré de nouveaux au Burundi – pauvreté, exclusion, quotas, xénophobie, rejet, boucs émissaires, dépression, mal du pays, nostalgie. Des problèmes de réfugiés. » Oui, et des problèmes d’aujourd’hui.

Pour continuer dans l’absurdité de la guerre ethnique, page 133 : « Cet après-midi-là, pour la première fois de ma vie, je suis entré dans la réalité profonde de ce pays. J’ai découvert l’antagonisme hutu et tutsi, infranchissable ligne de démarcation qui obligeait chacun à être d’un camp ou d’un autre. Ce camp, tel un prénom qu’on attribue à un enfant, on naissait avec, et il nous poursuivait à jamais. Hutu ou Tutsi. C’était soit l’un soit l’autre. Pile ou face. (…) La guerre, sans qu’on lui demande, se charge toujours de nous trouver un ennemi.

Enfin, toujours sur la guerre ethnique, cette phrase horrible que je ne voulais pas reprendre mais qui est tellement juste : « Le génocide est une marée noire, ceux qui ne s’y sont pas noyés sont mazoutés à vie ». Pour finir sur une note d’espoir, l’auteur a mis l’accent sur l’importance des livres et de la littérature, et sur leurs bienfaits. Même s’il déclare en interview que c’est l’écriture qui l’a amené vers la lecture et non l’inverse, dans Petit pays, ce sont les livres qui ont servi de refuge à son personnage : ils l’ont aidé à supporter l’insupportable en lui permettant de s’évader dans le monde contenu dans leurs pages, pour échapper au sien : « Je voulais me protéger du monde au bout de mon impasse, me perdre parmi les beaux souvenirs, habiter de doux romans, vivre au fond des livres ». Ce qui nous donne l’occasion de faire connaissance avec un personnage sympathique, Madame Economopoulos, une voisine grecque de la famille qui lui dit à propos de ses innombrables livres : « Ce sont les grands amours de ma vie. Ils me font rire, pleurer, douter, réfléchir. Ils me permettent de m’échapper. Ils m’ont changée, ont fait de moi une autre personne. (…) Bien sûr, un livre peut te changer ! Et même changer ta vie. Comme un coup de foudre. Et on ne peut pas savoir quand la rencontre aura lieu. Il faut se méfier des livres, ce sont des génies endormis. »

Autre petite lueur dans la nuit de la guerre, autre espoir, un des personnages, Donatien, dira à Gaby : « On ne doit pas douter de la beauté des choses, même sous un ciel tortionnaire. Si tu n’es pas étonné par le chant du coq ou par la lumière au-dessus des crêtes, si tu ne crois pas en la bonté de ton âme, alors tu ne te bats plus, et c’est comme si tu étais déjà mort. – Demain, le soleil se lèvera et on essaiera encore, a dit Prothé, pour conclure. »

Enfin, oserai-je évoquer l’implication des Européens et de leurs « occupations » successives dans l’histoire du Burundi et du Rwanda depuis les années 40 : Allemands, Belges et Français, qui ont largement contribué à attiser les haines inter-ethniques ? J’ose.

Depuis la fin de l’écriture de Petit pays, Gaël Faye s’est remis à la chanson et un nouvel album sortira en novembre prochain, intitulé Rythmes et Botanique. En attendant de l’écouter, voici les dernières paroles de Petit pays (2013) la chanson, qui fut, avant Petit pays le livre, une grande et magnifique déclaration d’amour au Burundi. Et que je vous recommande fortement d’aller l’écouter (et voir car le clip est magnifique à tous points de vue), en cliquant sur le lien à la fin du texte.
Petit pays
Quand tu pleures, je pleure
Quand tu ris, je ris
Quand tu meurs, je meurs
Quand tu vis, je vis
Petit pays, je saigne de tes blessures
Petit pays, je t’aime, ça j’en suis sûr.

Nul doute que Gaël Faye a réussi haut la main à passer de l’écriture de chansons et de poèmes à celle du roman. Le goût des mots, leur force et l’art de les manier, de les marier pour en faire de la poésie étaient là depuis longtemps, ils l’ont sauvé, l’ont sûrement aidé à se reconstruire ; il lui a « suffi » de changer de format. Et pour un premier roman, c’est un coup de maître.

Et un coup de cœur, bien sûr ! Si je devais choisir un livre, un seul, dans cette foisonnante rentrée d’août 2016, j’en choisirais deux : Désorientale et Petit pays. Tous deux me poursuivront longtemps et tous deux retomberont entre mes mains.

A l’heure où j’écris ces lignes, Gaël Faye, déjà titulaire du prix du roman Fnac, figure dans les sélections de six des principaux prix littéraires de l’automne, dont le Goncourt. Je lui en souhaite plus d’un, ils seront largement mérités. Et dans tous les cas, toutes ces nominations resteront un honneur pour cet auteur si doué et si généreux.