Sorti en 2016 chez La Manufacture de livres, Collection « Territori ». 302 pages. Polar rural, poétique et noir.

 

EN DEUX MOTS

Dans une prose lyrique incantatoire frôlant la perfection, l’auteur nous livre une histoire d’une grande noirceur dans laquelle l’amour règne en maître et côtoie la folie. Une lecture qui flatte l’esprit et le cœur, dont le lecteur ressort bouleversé, ébloui et grandi. La magie des mots.


Les cinq premières lignes : Cet endroit, on s’y jette avec dévotion. On s’y perd, aussi, guidé par l’instinct, quelque chose de sacré. Quand les voix se muent en mortelles suppliques et les chants en discours primitifs. Un endroit où se tenir debout, dans l’orgueilleuse posture de l’initié. Un endroit où le monde s’arrête chaque…

L’auteur. Franck Bouysse, né en 1965, est un romancier français. Tout d’abord professeur de biologie à Limoges, il se passionne pour la lecture, en particulier des romans noirs, puis pour l’écriture elle-même. Son premier roman, La paix du désespoir, est publié en 2004. Suivront une dizaine de romans, chez des éditeurs différents, dont la trilogie de H avec Le mystère H (2008) en ouverture, puis LHondres ou les ruelles sans étoiles et La Huitième lettre. Ensuite, Noire porcelaine (2012), Vagabond (2013) et Pur-sang (2014). Plateau est le dernier à ce jour.

De nos jours, sur le Plateau des Mille Vaches en Corrèze, « un hameau promis à l’effacement » abrite trois maisons. Quatre personnes y vivent. Virgile, vieux paysan, atteint de DMLA, qui voit sa vue décliner chaque jour, et sa femme Judith qui perd la mémoire et la raison. Virgile veille sur elle avec amour et dévouement. Tous deux ont élevé Georges, leur neveu – il a perdu très jeune ses parents dans un accident de voiture –, du mieux possible, sans que jamais il devienne l’enfant qu’ils n’ont pas eu. Incapable de rentrer dans la maison de ses parents, il préfère vivre dans une caravane installée devant celle-ci… Il ne reste dans la ferme que parce qu’il ne voit pas comment s’en aller sans faire de mal à ses « parents ». Et puis il y a Karl, arrivé depuis quelques années, comme ça, pourquoi, après avoir acheté la ferme d’un fermier décédé. On ne sait pas grand-chose sur son passé, juste qu’il a été mécanicien cheminot et boxeur. Sujet à des pulsions sexuelles incontrôlables, il se raccroche à la foi pour oublier le passé et se racheter au présent.

Au début de l’histoire, le décor est planté, immuable. La vie s’écoule au fil des saisons. Quotidiennement, les gestes de la ferme sont exécutés, toujours les mêmes : nourrir et soigner les bêtes, entretenir la terre et les bâtisses. Et pour Virgile, s’occuper de Judith.

Un cinquième personnage est présent, une ombre fugace au visage masqué qui vit dans les bois alentour, qui observe les autres et prépare quelque chose. Enfin arrive Cory, « cette femme qui fertilise le granit et grandit les couleurs » : la nièce de Judith qui, fuyant la violence de son compagnon l’homme-torture, demande à sa famille de l’héberger quelque temps. C’est cette intrusion dans une routine atavique qui va bousculer les cœurs et les sens des hommes, d’autant qu’elle devra dans un premier temps vivre dans la caravane de Georges…

C’est ainsi qu’avance l’histoire, avec la mort qui rôde, avec des personnages qui tous cachent un lourd secret et tentent de contrer un destin pernicieux, et avec un mystère qui plane à chaque page et dans chaque cœur. Le suspense est constant, distillant des instants de sauvagerie, d’autres d’une grande humanité et enfin des moments d’émotion intense proches de la tragédie antique dans la seconde moitié du roman – ce n’est pas pour rien que Georges lit, entre autres livres, Shakespeare dans sa caravane. Jusqu’à un final éblouissant de force, de violence, d’émotion. Et d’espoir (justifié, justifiable ?) contrairement à la fin de « Grossir le ciel ». Merci !

Plus encore que dans Grossir le ciel, l’entrée dans le roman se fait par le style. C’est ce qui est frappant et d’un effet immédiat chez Franck Bouysse qui, dès les premiers mots nous surprend et nous embarque dans les pages. Il aime son pays et décrit magnifiquement la nature que contemplent ses personnages : il en connaît par cœur les herbes, les arbres, les animaux, les fleurs et les oiseaux, qu’il appelle par leur nom, les déclinant par espèces et sous-espèces. Les paysages sont beaux, dépeints comme des immensités perdues et inhospitalières : loin de tout, quasiment désertes et peu accessibles avec des sols glissants. Il parle d’une ruralité qui aujourd’hui encore préserve ses secrets, confine ses habitants dans l’isolement, tant humain que matériel, et est aimée des uns et détestée des autres. A souligner aussi l’importance de la lumière, qui joue avec les formes et donne aux couleurs le pouvoir de transformer le paysage.
Pas une phrase, pas un mot ordinaire, un coulis de poésie pure, un « chemin de mots » comme le dit l’auteur dans son Remerciement de fin, un texte si beau que l’on peut oublier, parfois, de tout comprendre et se laisser bercer par la musique. Au point de relire, d’admirer, toujours, et parfois de saisir un détail échappé. C’est un roman policier, mais c’est d’abord un livre d’ambiance, ou plutôt d’ambiances.

Les dialogues contrastent fortement avec la narration pure. Ils dénotent la simplicité « rustique » des personnages, leur pudeur pour parler de sentiments et surtout une grande retenue qui laisse à penser que tout ne peut ou ne doit être dit car des secrets bien enfouis hantent le cœur et l’esprit de chacun. Il y a beaucoup de non-dits dans les conversations, entre Virgile et Georges par exemple, des points de suspension invisibles.

 

Mon avis sur le livre. Passionnée de littérature nord-américaine contemporaine, j’apprécie beaucoup les romans qui se déroulent ailleurs que dans les entrailles de la ville, ceux qui nous embarquent dans les grands espaces ignorés, les « nature writing » comme on les baptise aujourd’hui. Alors ici, je ne peux m’empêcher de penser aux romanciers américains contemporains pour les lieux « visités » ainsi que pour la noirceur de certaines âmes, la désespérance latente et la violence des actes. Une première raison pour moi d’avoir été bouleversée, comblée par ma lecture.

Mais il y a beaucoup d’autres choses dans Plateau. Les personnages, taiseux là aussi, écorchés pour qui l’on éprouve des sentiments mitigés mais qui ne nous laissent pas indifférents. L’auteur ne les épargne pas, il les aime pour ce qu’ils sont et nous entraîne dans son empathie. L’étude psychologique est nuancée et la personnalité de chacun ne s’arrête pas à l’image donnée, ce qu’il y a dans ces cœurs cabossés étant bien plus complexe. Tous ont quelque chose à cacher, un acte commis, un secret non avoué, un passé à oublier.

D’autres thèmes sont abordés au fil de l’histoire. Sujet récurrent, les tourments de la chair, avec le désir masculin et ce qu’il entraîne ici immanquablement chez l’homme qui ne peut, pour diverses raisons, l’assouvir. Il est également question de rédemption, de maladies incurables, de vieillesse, de violence conjugale, de transmission, de l’amour des livres et de la lecture, du secret de famille, « vérité humaine qui promet son lot de chagrins à chaque génération, s’ajoutant aux malheurs accumulés par les générations anciennes… ».

Enfin, il y a beaucoup d’amour dans Plateau. L’amour qu’on peut donner et celui qu’on aimerait éprouver, l’amour des vieux époux, l’amour-obsession de Georges pour ses parents, l’amour qui tue, celui qui peut sauver…

Une dernière chose, un petit conseil pratique. Connaissez-vous la cuscute, une frayère, l’anthère, les sessiles, une pénéplaine, le dipneuste, la cutine, le permafrost ou l’aurige, pour ne citer qu’eux ? Oui ? Quelle culture ! Non ? Aucune inquiétude, moi non plus avant d’avoir lu Plateau ! Cela pour dire qu’il vaut mieux lire Plateau avec un accès Wikipédia à ses côtés ou, mieux encore, un bon vieux dico des familles. Les mots rares ou inconnus (en tout cas de l’ignare que je suis) abondent, prouvant s’il en était besoin que l’auteur a tout à la fois le champ lexical du scientifique et le talent littéraire du poète. Apprendre en lisant, c’est bien, non ? Trouver une telle richesse de tons et de savoirs dans un roman noir me conforte dans ma certitude que ces romans que l’on dit « de genre » sont bien souvent du genre « génial » ! Attention cependant, ce n’est pas parce que vous ne saisirez pas le sens de certains mots que la compréhension générale du texte en sera altérée. Vous pouvez vous laisser porter par l’histoire…

Javais déjà adoré Grossir le ciel, mais ici mon plaisir de lecture a été bien plus fort. Oui, c’est possible. Le talent de l’auteur a atteint des sommets littéraires. Certaines scènes, d’une grande violence c’est vrai, peuvent être lues les yeux fermés par les mauviettes de mon espèce, mais d’autres sont à lire à voix haute, seule façon de s’imprégner de la poésie et de la musique de l’auteur. Plateau est un livre qui se mérite dans tous les sens du terme, un livre noir mais terriblement lumineux. Un très grand coup de cœur pour moi.

Pour finir, je m’adresse à de très nombreux lecteurs : les amateurs de mots, de belles lettres, de musique, de romans noirs, de polars sombres, de grands espaces, de cœurs blessés, de violence (pas forcément gratuite), de noirs secrets, d’émotion et d’humanité : vous ne pourrez pas dire que je ne vous aurais pas prévenus et répondre : Franck Bouysse, connais pas ! Car il y a tout cela dans Plateau, et rien de trop ! Quant à moi, Pur sang m’attend, c’est pour bientôt, je digère celui-ci, je commence à lire « du 2017 » et je reviens à Franck Bouysse. Et ceux que je n’ai pas, je vais me les procurer…

Extraits (au cas où je n’aurais pas réussi à vous convaincre). Et si c’est le cas, lisez-le quand même. Histoire de me donner vos arguments.

Page 78, une description parmi d’autres : « Sur les hauteurs du cirque rocheux mué en égratignure dans le regard hautain du circaète, des buissons de genêts fabriquent une perruque ridicule dont les tiges charbonnées claquent dans le vent en essaimant une poussière de mirobolants gamètes. Le godet rouillé d’une pelleteuse gît au milieu des ronces et des orties, coquillage abandonné, témoin du passage d’une race disparue ». Vous trouvez que c’est trop, que l’auteur en fait trop, qu’on est dans un polar, dans un roman noir ? Oui, oui, si vous insistez… Mais lisez à voix haute, vous verrez, non, vous entendrez…

Page 171, un extrait de dialogue, c’est George qui parle, sur le non-choix de sa vie : « Ce Plateau, je ne l’ai jamais aimé, j’ai toujours fait semblant pour pas les décevoir. Tout paraît beau en surface, on te parle de préservation de l’environnement à longueur de temps, à la télé, dans les journaux, ce genre de conneries, mais ici, c’est pas l’environnement qui a besoin d’être préservé. L’environnement, il a gagné depuis longtemps et c’est pas prêt de changer. Les hommes appartiennent à ce royaume et pas l’inverse. Ils ont pas la main, ici, ils sont comme des épouvantails éventrés qui font plus peur à personne. C’est ça la vérité. (…) J’aime pas l’hiver qui se balade sous les vêtements et qui te crevasse les mains, j’aime pas le printemps qui te baratine en te promettant monts et merveilles, j’aime pas l’été qui déverse des nuées de bestioles et qui brûle les promesses, et j’aime pas non plus l’automne qui repeint le décor avec des belles couleurs pour le supprimer après. J’aime pas les saisons ici. Y’a jamais rien qui change durablement, rien à espérer que de dérouler une corde que d’autres ont enroulée pour nous, rien qui vaille la peine de se battre. On gagne jamais, on attend que ça passe ».

 

Voilà. Encore un bonheur de lecture. Encore du bonheur.