Sorti en octobre 2014 aux Editions La Manufacture de livres. 198 pages. Roman policier rural. Sorti en poche (Le Livre de Poche, 235 pages) en janvier 2016, version que j’ai lue.

EN DEUX MOTS

Une histoire sombre et triste, racontée avec une plume aussi aride et aussi belle que la nature et les cœurs qu’elle dépeint. Un thriller rural étonnant et poignant qui met en scène des personnages secrets, farouches et terriblement malheureux. Et, paradoxalement, une très grande humanité.


L’auteur. Franck Bouysse, né en 1965, est un écrivain français. Tout d’abord professeur de biologie à Limoges, il se passionne pour la lecture, en particulier des romans noirs, puis pour l’écriture elle-même. Son premier roman, La paix du désespoir, est publié en 2004. Suivront une dizaine de romans, chez des éditeurs différents, dont la trilogie de H avec Le mystère H (2008) en ouverture, puis L’entomologiste (2008), Noire porcelaine (2012), Vagabond (2013) et Pur-sang (2014). Plateau est le dernier, qui vient de sortir chez La Manufacture de livres.

L’histoire. En janvier 2006, dans un coin totalement perdu des Cévennes, deux hommes − Gus et Abel − vivent seuls. Gus a pour compagnon un chien, Mars, auquel il est très attaché et que l’on voit toujours «cavalcadant» à ses côtés. Leurs fermes sont voisines mais ils n’entretiennent pas des relations suivies pour autant. Un verre de mauvaise gnôle par-ci, un coup de main par-là pour rentrer le foin, c’est tout ce qu’ils s’autorisent comme rapports. Il est vrai qu’ils sont taiseux, ne parlant que quand il le faut et à mots comptés.
L’hiver est rude, la neige abondante, les sorties difficiles. Seules les bêtes ne cèdent pas à la froideur de l’hiver cévenol, en particulier Mars, qui se montre gai et exubérant tout au long de l’histoire.
Un matin, à la télé, Gus entend que l’abbé Pierre est mort. Bizarrement, il se sent très affecté par cette nouvelle ; il l’aimait bien. Pour ne pas sombrer dans le noir, il part chasser les grives dans le champ des Doges. Alors qu’il s’apprête à tirer sur une grive, un coup de feu rompt le silence, suivi de cris aigus et d’un deuxième coup de feu. Cela vient du côté de chez Abel. Après avoir été jusqu’à la ferme d’Abel, Gus finit par tomber sur une grosse tache rouge dans la neige. Affolé, il rentre chez lui et se barricade.
A partir de là, les choses vont déraper. La mort de l’abbé Pierre semble marquer la fin d’un temps et le début d’un autre, beaucoup plus perturbé encore. De retours en arrière dans la vie des deux hommes en passages au présent, le roman déroule une histoire dramatique et sombre, pour ne pas dire noire. Jusqu’à un final inattendu, inouï, qui nous laisse totalement cois.
Impossible d’en dire davantage, sinon que le livre, s’il peut sembler au premier abord court et de lecture aisée, doit au contraire être lu avec une grande attention aux dialogues, aux retours sur le passé et aux faits présents.

On entre dans le roman par le style. De suite, sa beauté nous surprend et nous embarque dans les pages. La nature, magnifiquement décrite, est belle mais inhospitalière, âpre et brutale, non, brute plutôt, austère… comme les hommes qui l’habitent. Et comme l’écriture. Plombante et crue, poétique. Le rythme est lent, tel celui des journées d’hiver seulement ponctuées des soins aux bêtes et des travaux extérieurs obligés.
Les dialogues sont particulièrement réussis. Ils traduisent fort bien la simplicité rustique des personnages en même temps que leur sens de la répartie à l’humour décalé, surtout de la part de Gus, qui n’aime pas que des intrus essaient de s’incruster et sait leur faire comprendre. Cela donne lieu à des scènes assez drôles qui tombent à pic pour alléger l’ambiance et la noirceur de l’histoire.
Second atout linguistique des dialogues : ils ne traduisent pas forcément la pensée de celui qui les prononce. Loin s’en faut. Parsemées de grands blancs, les phrases sont mûrement réfléchies par Gus et Abel, que ce soit entre eux deux ou avec les personnages secondaires. Chaque parole est pesée avant d’être prononcée et l’on sent bien qu’elle en cache une autre qui ne peut, ne doit être dite, qu’il y a des secrets dramatiques à garder pour soi chez les deux «amis» et qu’il ne faut pas s’arrêter au premier degré des conversations mais aller chercher ce qui se cache derrière les mots. On est loin, très loin, d’un «simple» secret de famille…
C’est ainsi qu’avance l’histoire, en un suspense pesant, distillant des instants de sauvagerie, d’autres d’une grande humanité et enfin des moments d’émotion intense.

Mon avis sur le livre. J’ai trouvé ce petit bijou noir par hasard, en flânant dans les rayons du Centre culturel Leclerc de ma ville. Je ne connaissais pas du tout Franck Bouysse. Comme quoi… Grande amatrice de littérature américaine, j’apprécie beaucoup les romans qui se déroulent ailleurs que dans les entrailles de la ville, ceux qui nous embarquent dans les grands espaces ignorés de la campagne, d’une ruralité dont tout le monde se fout mais qui aujourd’hui encore préserve ses secrets et confine ses habitants dans un isolement total, tant humain que matériel (Gus n’a pas le téléphone et l’éclairage des pièces se résume à une ampoule pendue au plafond). Les paysages sont beaux, décrits comme des immensités perdues et inhospitalières : loin de tout, quasiment désertes et peu accessibles même avec une grosse voiture. J’ai aimé également l’amour de Gus pour le peuple indien, dont il se sent proche. En page 115, nous lisons un passage que n’aurait pas renié Jim Harrison s’il était encore de ce monde. Gus aimait les westerns depuis toujours, mais celui-là ne l’emballait pas parce qu’il n’y avait pas d’Indiens. Il se sentait proche de ce peuple exterminé dans l’indifférence générale. C’était une des raisons qui l’avaient amené à se laisser pousser les cheveux au fil du temps, cette filiation distante, ce signe de liberté, de révolte, et de paresse aussi. (…) Sa terre, Gus ne savait pas ce qu’elle deviendrait quand il serait mort, mais tant qu’il serait de ce monde, il se bagarrerait pour la garder et l’entretenir avec respect, comme les Indiens avaient toujours fait avec la leur, jusqu’à la mort. (…) Gus trouvait qu’ils avaient de la noblesse en eux, que personne n’avait jamais pu leur prendre, comme s’ils avaient toujours su que poser un pied sur le sol n’était pas le plus important et que c’était plutôt la manière qu’on avait de s’en arracher qui en avait. Si je m’attendais à trouver un passage sur les Indiens dans un thriller rural et cévenol… De quoi me rendre l’auteur plus que sympathique.
J’ai aimé aussi les deux personnages principaux, Abel et Gus, taiseux par nature et par nécessité, qui savent se montrer odieux, voire brutaux, mais qui sont aussi capables de nous émouvoir avec leur présent difficile et leur passé douloureux. Et, en ce qui concerne Gus, pour son amour des animaux, son empathie et sa peine quand il les voit souffrir, notamment dans deux scènes bouleversantes.

Côté suspense, c’est vraiment du grand art. Et très original. Franck Bouysse sait maintenir son lecteur dans une tension constante par touches délicates, avec des petits riens qu’il exploite à l’infini, par des mots simples utilisés à double sens, et lui réserver des surprises de taille avec quelques passages réellement angoissants, Gus n’étant pas le seul à ne pas comprendre ce qui se passe. Au final, Grossir le ciel est une découverte surprenante, sombre mais belle. Ce roman très noir m’a conquise par la frugalité des personnages, l’âpreté de l’histoire et la beauté du style. Et plus encore grâce au regard compatissant avec lequel Franck Bouysse peint ce monde rural en perdition et les deux hommes qui l’habitent. Une fois encore, force est de constater que le roman policier, pas plus que le roman noir, ne sont nullement les parents pauvres de la littérature, mais bien de la belle et authentique littérature, celle qui laisse un halo de bonheur derrière elle. J’en lirai un second sans tarder, Pur sang par exemple ou Plateau, qui vient de sortir, avant de sauter sur les autres c’est certain. Un nouvel auteur va habiter ma bibliothèque, chic alors ! La seule raison pour laquelle il ne figurera pas dans mes coups de cœur est sa fin, que je ne suis pas sûre d’avoir tout à fait bien comprise, même si l’ambiguïté ne porte que sur un détail. Si un lecteur ou une lectrice pense pouvoir m’aider, je suis preneuse. Impossible d’en dire davantage. Un roman à dévorer quoiqu’il en soit.