Sorti en août 2016 chez Julliard. 275 pages. Roman.

EN DEUX MOTS

D’une logique et d’une clarté redoutables, ce livre est surtout d’une grande efficacité . Fustigeant la bêtise et le fanatisme, il nous incite à retirer nos œillères et à réfléchir sur l’une des origines de nos maux d’aujourd’hui, peut-être (ou sûrement) déjà présents dans « notre » Histoire, celle que nous avons écrite avec « nos » mots… Un livre à faire lire à tous les jeunes à partir de treize ans ! Et aux autres… car il est utile, indispensable même.

L’auteur. Né en 1958, Fouad Laroui quitte en 1989 son Maroc natal pour s’installer en Europe, d’abord à Amsterdam pour y passer un doctorat de science économique et y enseigner l’économétrie, puis à York, Londres Paris. Aujourd’hui, il vit à Amsterdam. Il publie en 1996 son premier roman, Les dents du topographe. Devenu écrivain, il écrit en français et en néerlandais (de la poésie) et publie dans tous les domaines littéraires, aussi bien des nouvelles (Prix Goncourt de la nouvelle en 2013 pour L’étrange affaire du pantalon de Dassoutine), des albums jeunesse, des essais et des romans dont l’un a fait partie de la sélection du Goncourt 2010, Une année chez les Français, qui m’attend sagement sur une étagère depuis sa sortie, honte à moi…

L’histoire avec un petit h est celle d’un quatuor de personnages. Un jeune couple amoureux, Malika (française née en France de parents maghrébins) et Ali (franco-marocain, né au Maroc, en France depuis dix ans), qui viennent de s’installer ensemble dans l’appartement de Malika. Elle est professeure des écoles, il est informaticien de haut niveau travaillant sur des programmes liés au secret-défense. Et puis Claire (française), la meilleure amie de Malika et sa confidente. Enfin, Brahim, cousin d’Ali, musulman pratiquant aux idées fondamentalistes qui voit d’un mauvais œil le concubinage de Ali et Malika.
Les tourtereaux filent le parfait amour et tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Jusqu’au jour où Ali se voit dépossédé du projet professionnel (l’optimisation du guidage de missiles), à l’origine duquel il était, au seul motif qu’il s’appelle Ali Bouderbala, né à Khouribga !
À partir de là tout déraille. Ali s’enfonce dans la dépression et très vite se laisse embarquer par son cousin Brahim. C’est cette dérive que nous allons suivre entre Paris et Raqqa, jusqu’au dénouement inéluctable. Avec, en parallèle, le ressenti de Malika, à travers les confidences qu’elle fait à Claire…

Cette histoire romanesque est habilement mise en scène sur un arrière-plan issu de l’Histoire avec un grand H, en des chapitres alternés : un sur l’histoire, un sur l’Histoire. Ce processus très original apporte beaucoup au lecteur en éclairant les relations entre l’Orient et l’Occident depuis une centaine d’années, avec un seul retour dans un passé plus lointain qui est un peu plus complexe. Sans nous asséner une leçon d’histoire ennuyeuse, il nous permet de comprendre un peu mieux comment et pourquoi nous en sommes arrivés à vivre ces heures sombres. Et d’y voir la part de responsabilité des Occidentaux de tout poil. Avec, à côté de la religion, l’argent bien sûr, celui de l’or noir. Bien sûr, la Guerre d’Algérie, la Guerre en Irak, les erreurs de Paul Bremer, la Guerre des Six-Jours, l’ayatollah Khomeini, l’affaire des otages américains pour remonter sur un siècle, même si cela peut sembler réducteur car l’opposition de l’Orient et de l’Occident est bien plus ancienne… sont mentionnés. Mais pas seulement…
Il évoque aussi les accords « Sykes-Picot » qui ont donné lieu à un partage du Proche-Orient imposé de l’extérieur (par les Français et les Britanniques) sans consultation des pays concernés. Je vous conseille chaudement d’aller consulter un dossier très intéressant à ce propos, dont voici le lien.

https://www.monde-diplomatique.fr/2003/04/LAURENS/10102

Sur l’importance de ces accords dont on ne parle jamais ou presque (tout comme des promesses non tenues de Lawrence d’Arabie, sur lesquelles il fait aussi un point passionnant), Fouad Laroui écrit : On en reviendra toujours à ce qui s’est passé au début du XXe siècle, à ces promesses consignées dans les archives ou chuchotées sous une tente, à ces lignes tracées sur la carte, à ces accords qui n’en sont pas, à ces lettres qui disent ce qu’on veut et n’engagent que ceux qui les lisent, à ce trou noir massif autour duquel gravite le récit arabe – mais trou noir invisible par définition dans le récit européen.
Savent-ils, Ali et Malika, et Claire et Brahim, que ce sont eux qui devront payer, au début d’un autre siècle, le prix de ces trahisons, de ces mensonges, de ces malentendus ?

Fouad Laroui pousse plus loin encore cette vision des choses. Il affirme que ce ne sont pas seulement les faits historiques eux-mêmes qui sont en cause mais leur narration et leur interprétation dans les médias de l’époque et dans les manuels historiques, selon qu’ils étaient arabes ou européens… Ainsi lisons-nous page 60 :
« Quand le colon français demandait avec rage, avec désespoir : ‘Qui a planté les arbres dans ce pays ? Qui a défriché la terre ?’, Radio Le Caire rétorquait : ‘Qui t’a rendu maître de cette terre ?’. Deux récits du monde.
Pour étayer sa théorie, il s’appuie sur le discours de 1977 d’Anouar-El-Sadate dont il cite un extrait : « Je vous le dis, la paix ne sera réelle que si elle est fondée sur la justice. La paix ne peut être obtenue sans les Palestiniens. Ce serait une grossière erreur que de détourner nos yeux de ce problème. Si vous avez pu trouver les justifications qui vous ont permis de fonder un Etat sur un territoire qui n’était pas le vôtre, comprenez alors la détermination du peuple palestinien à établir son Etat dans sa patrie. Et il conclut : « La paix n’est pas une signature apposée sous un texte. C’est une nouvelle écriture de l’Histoire ».
Ce sont là deux phrases importantes. Une signature sous un texte ? On sait ce que cela vaut. N’est-ce pas, Messieurs Sykes et Picot ? Une nouvelle écriture de l’Histoire ? Oui. Mille fois oui. Cela veut dire : écoutez notre récit, nous écouterons le vôtre.

L’auteur propose une vision très intéressante de la situation actuelle. Il ne parle pas ou à peine du problème des cités, des ghettos de banlieue, que l’on entend citer partout (et qui est bien réel). Lui incrimine aussi la différence d’interprétation – et donc de relation – de l’histoire des chrétiens (les croisés) et des arabes au cours des siècles, par les médias de l’époque et dans les livres l’histoire. Selon qu’ils étaient Arabes ou Européens, les versions sont totalement différentes. Chaque pays a écrit son histoire en fonction de ce que les témoins ont vu, ont cru voir, ont voulu voir, et non de ce qui s’est réellement passé. Pire, au-delà de la première narration/interprétation, celle des journalistes – et surtout des historiens – au fil des siècles. Et là, le nombre de possibilités d’erreurs, d’ajouts, d’oublis, de contre-vérités, volontaires ou non, jette véritablement un doute plus que raisonnable sur la véracité des faits narrés. La presse et tous les médias ne sont-ils pas justement nommés le quatrième pouvoir ? C’est paradoxalement pour que chacun puisse continuer à témoigner de ce qu’il voit et entend qu’il faut protéger la liberté de parole, indissociable de la liberté de pensée. Mais quand l’Histoire a été interprétée dans les livres qui servent à l’enseigner, il faut faire notre mea culpa et réécrire notre Histoire de façon plus objective.

C’est ce que suggère Fouad Laroui dans ces pages et je suis d’accord avec lui, même si bien sûr ce ne serait pas suffisant. Ce pourrait être un bon début car l’Histoire (celle qui commence par un grand H) est enseignée à l’école, à des âmes vierges de tout préjugé (normalement). Ajouté aux propositions de Boualem Sansal et autres sages, de prendre le problème à la base : l’éducation, puis une diminution notable, durable du chômage des jeunes, cela pourrait faire avancer les choses. Et l’enseignement de l’Histoire fait justement partie de l’éducation. Encore faut-il que les livres d’Histoire soient remplis de faits véridiques et vérifiés…

Fouad Laroui a de très bons arguments… Son livre est généreux, engagé et utile. Sans porter de jugement hâtif et/ou rédhibitoire, il nous propose d’essayer d’être plus modestes, plus objectifs et surtout plus lucides avec notre passé historique. Et donc, forcément, plus tolérants.

Et si, au lieu de nous gaver d’informations non-stop, tous médias privilégiant l’image et le sensationnel confondus, nous nous tournions plutôt vers nos intellectuels : les philosophes et les écrivains qui, eux, n’ont rien de clinquant ou de sanglant à nous mettre sous les yeux puisque c’est de leur plume et de leurs réflexions qu’ils étanchent notre soif de savoir. Pour ne rien vous cacher, j’ai appris beaucoup de choses en lisant ce roman. Sykes et Picot, je ne les ai jamais rencontrés dans mes cours d’histoire…
Pour toutes ces raisons, ce livre au long titre justifié devrait être présent en première place dans tous les CDI des lycées et collèges français. Je vais le suggérer aux professeurs de mon lycéen de 1ère. Et bien sûr, le mettre à sa place : au « rayon Coups de cœur » ! En attendant d’en lire d’autres de cet auteur, notamment les deux que j’ai déjà…