Sorti en août 2017 chez Actes Sud, Collection Un endroit où aller. 154 pages. Récit, basé sur l’Histoire vraie. Prix Goncourt 2017.

EN UN MOT
Glaçant.

EN DEUX MOTS

L’argent est le nerf de la guerre. Quand, où et comment les plus grands industriels allemands, des vieillards cacochymes pour la plupart, ont financé la campagne d’Hitler, lui donnant les moyens de son arrivée au pouvoir et de l’Anschluss, l’invasion de l’Autriche, première étape de la Seconde guerre mondiale. Glaçant, impressionnant. Indispensable aujourd’hui plus que jamais.

L’auteur. Eric Vuillard est né en 1968 à Lyon. Il est cinéaste et écrivain. En tant que cinéaste, il a réalisé La vie nouvelle, Mateo Falcone. Comme écrivain, il a écrit des poésies, des récits et des romans. Parmi son œuvre littéraire, deux récits ont rencontré un grand succès : Congo (2012, Actes Sud) et Tristesse de la terre, une histoire de Buffalo Bill Cody (2014, Actes Sud, Prix Femina 2014). Deux livres qui, comme 14 juillet, s’apparentent plus à l’essai qu’au récit ou au roman. L’ordre du jour a reçu le Prix Goncourt 2017.

Les cinq premières lignes. Quand la météo accompagne l’histoire.
« Le soleil est un astre froid. Son cœur, des épines de glace. Sa lumière, sans pardon. En février, les arbres sont morts, la rivière pétrifiée, comme si la source ne vomissait plus d’eau et que la mer ne pouvait en avaler davantage. Le temps se fige. Le matin, pas un bruit, pas un chant d’oiseau. Rien. »

L’histoire, un fragment de l’Histoire. Lundi 20 février 1933. Un jour pas comme les autres. Dans un palais froid et sombre, le Reichstag, vingt-quatre vieillards froids et sombres s’apprêtent à se réunir. Ces vingt-quatre-là ne sont pas comme les autres non plus. Ce sont les grands pontes des plus grandes entreprises allemandes, parmi lesquelles Krupp, Opel, Schneider, Dietrich, Reuter, Bayer, Siemens, Telefunken, Allianz, BASF… des noms qui font partie de notre quotidien. Ils sont chauves sous leur chapeau, serrés ou flottants sous leur manteau, tremblotants, suants et boitilleux, et ce sont les maîtres du monde. Ils ont l’argent. Et ils vont le donner à Hitler ce soir-là. Des sommes faramineuses qui serviront ses plans morbides. Sans états d’âme et en toute connaissance de cause. Des rapaces qui aident un rapace à fondre sur le monde.
Au cours de cette journée, Goering leur déclare que le parti nazi a besoin d’eux pour arriver à ses fins : conquérir le pouvoir en Allemagne, conquérir le monde en le libérant du communisme et du syndicalisme. Puis, Hitler apparaît et prend lui aussi la parole. Comparant le rôle d’un chef politique à celui d’un haut dirigeant d’entreprise, flattant leurs plus bas instincts, leur volonté de puissance et de richesse, jouant de leur bêtise, il les convainc que leur cause est la même. En réalité, le régime nazi, bien installé en Allemagne, a besoin de fonds pour satelliser le reste de l’Europe. Et il compte sur eux. Et ils se montrent très généreux.

Pas à pas, par le menu, avec un raisonnement et un ton implacables, Eric Vuillard relate cette réunion des puissants de la finance et de la politique. « Politiques et industriels ont l’habitude de se fréquenter », nous dit-il. Comme lui, nous sommes pétrifiés d’horreur, de colère et de dégoût en réalisant à quel point la politique et la finance sont liées et le degré de veulerie dont « les vingt-quatre machines à calculer » ont fait preuve en fournissant à Hitler les moyens financiers dont il avait un besoin urgent. Et sans lesquels, peut-être, la réussite n’aurait été ni si rapide ni si dramatique.

L’Autriche est le premier pays visé, suivi par la Pologne. Son dirigeant, Schuschnigg, lui aussi dictateur – de bas étage comparé à Hitler qui le prend pour un joueur de cartes, un piètre calculateur –, tente de négocier, plus pour la forme que pour le fond, pour sauver la face, finit par rendre les armes et accepter presque soulagé, à force de pressions, par un ultimatum signé de sa propre main, que l’Allemagne envahisse et annexe l’Autriche. C’est l’Anschluss, le 12 mars 1938, qui marquera le début de l’inexorable ascension d’Hitler et de l’enfer qui suivra. Cette journée est, tout comme la réunion des vingt-quatre industriels et les pseudo-négociations avec le président autrichien, décrite avec une ironie mordante, un humour noir et dévastateur. Les Panzers, les gros blindés allemands, censés entrer et défiler en un spectacle triomphal, sont en panne à cent kilomètres Linz, ville frontalière prévue pour l’invasion et il leur faudra une journée entière pour arriver, ayant parcouru une partie de la route remorqués sur des plateformes de train, « comme on convoie les éléments d’un cirque ».

L’écriture est à la fois très littéraire, remplie de mots rares, et d’une ironie sombre proche du sarcasme, froide et dédaigneuse envers ceux qui ont permis à Hitler de devenir le Führer et de réaliser son œuvre destructrice. Les phrases et les chapitres sont courts, les énumérations nombreuses (moins que dans 14 juillet où l’auteur rendait hommage à toutes les victimes de la Révolution), les personnages nommés par leur patronyme civil et par celui de la société qu’ils dirigent quand ils diffèrent. Il faut que toujours nous sachions à qui nous avons affaire. Les portraits des industriels et des politiques sont faits avec la même précision, la même absence de concession et la même colère froide. Et toujours le grotesque côtoie l’horreur pour raconter les coulisses de quelques journées qui ont marqué l’Histoire de l’Allemagne, de l’Autriche, avant de bouleverser celle du monde entier.

Mon avis sur le livre. Eric Vuillard n’y va pas par quatre chemins. Il fustige tout autant les gros pontes de l’industrie allemande que les dignitaires du parti nazi. Le début des plus grands massacres de masse que l’Histoire ait jamais connus, c’est à la folie destructrice et manipulatrice d’un homme mais tout autant à l’argent (sale !) des plus riches patrons de l’industrie qu’il est dû. L’Histoire est un éternel recommencement. Dans le même registre, même si à un autre niveau, on ne peut manquer de penser aux Ciments Lafarge qui ont obtenu un droit de passage de leurs camions en Syrie et en Lybie en acceptant un « racket » de Daech, alors que là encore on est dans la folie des massacres. Et, au plan économique, aux dessous-de-table et cadeaux en tout genre offerts aux députés des assemblées françaises (et autres, ne soyons pas chauvins !) par les industriels de l’industrie du tabac, de l’alcool, des produits pharmaceutiques, agro-alimentaires phytosanitaires, et autres pesticides…

En même temps, toujours sans dentelle dans l’écriture, l’auteur souligne l’aveuglement candido-conscient des grandes puissances de l’Europe démocratique qui « semblent ne rien voir » : l’Angleterre – avec un portrait sarcastique de Chamberlain notamment, lors d’une scène de dîner auquel participent les couples Chamberlain et Ribbentrop qui, si elle n’avait dû servir à couvrir l’entrée de l’Allemagne en Autriche en occupant l’esprit de Chamberlain, aurait pu paraître d’un grotesque superbe –, et bien évidemment la France et son président Albert Lebrun qui, le jour de l’Anschluss, paraphe un décret relatif à l’appellation contrôlée juliénas et s’apprête à prendre celui « fixant le budget de la Loterie nationale pour l’exercice à venir » !

On n’en finira jamais de raconter les guerres, ni de lire ceux qui les racontent. Ici, on est dans la réalité la plus crue, dans les coulisses de l’Histoire et les simagrées des hommes politiques, montrés à plusieurs reprises comme de grands connaisseurs passionnés de musique classique ou/et de peinture comme si l’art et l’ignominie humaine pouvaient se côtoyer, comme si l’amour du premier pouvait dégrever la seconde. Ce ne sont pas des scènes de guerre auxquelles nous assistons mais à leur préparation économique. Car l’argent permet d’accéder à tout pouvoir et sans argent, point de stratégie guerrière possible. Ce récit court, lucide et d’une densité rare est un brûlot glaçant qui fait mal, et qui surtout fait honte aux hommes politiques et aux nantis de l’industrie de tous bords, si tant est qu’ils aient une âme.

EXTRAITS, bien plus significatifs que tout commentaire :

« Le fond du propos se résumait à ceci : il fallait en finir avec un régime faible, éloigner la menace communiste, supprimer les syndicats et permettre à chaque patron d’être un Führer dans son entreprise ». « Et maintenant, messieurs, à la caisse ! Cette invite, certes un peu cavalière, n’avait rien de bien nouveau pour ces hommes ; ils étaient coutumiers des pots-de-vin et des dessous-de-table. La corruption est un poste incompressible du budget des entreprises, cela porte plusieurs noms, lobbying, étrennes, financement des partis. La majorité des invités versa donc aussitôt quelques centaines de milliers de marks, et l’on récolta ainsi une somme rondelette. Cette réunion du 20 février 1933, dans laquelle on pourrait voir un moment unique de l’histoire patronale, une compromission inouïe avec les nazis, n’est rien d’autre pour les Krupp, les Opel, les Siemens qu’un épisode assez ordinaire de la vie des affaires, une banale levée de fonds. Tous survivront au régime et financeront à l’avenir bien des partis à proportion de leur performance ».

Et puis, l’attitude éhontée de Goering et Ribbentrop lors du Procès de Nuremberg : « Au souvenir de cette exclamation surjouée, sentant peut-être combien cette réplique de théâtre était aux antipodes de la grande Histoire, de sa décence, de l’idée que l’on se fait des grands événements, Goering regarda Ribbentrop et se mit à rire. Et Ribbentrop, à son tour, fut secoué d’un rire nerveux. Face au tribunal international, devant les journalistes du monde entier, ils ne purent se retenir de rire, au milieu des ruines ».

Pour finir, je dirai que L’ordre du jour, récit de l’Anschluss en 1938, avec la complicité internationale, un bon prétexte pour lutter contre le communisme, propose également une description très claire du comportement des industriels allemands qui versent leur obole au nazisme et n’hésitent pas à faire travailler les Juifs des camps de concentration. Ce petit ouvrage concis, très bien construit, avec une belle progression, aboutit à une brillante démonstration ! Pour la justesse du propos, l’angle de vue et la manière implacable avec laquelle Eric Vuillard expose un sujet historique si noir, le prix Goncourt est amplement mérité. Je mets quant à moi ce récit nécessaire dans la rubrique Hors du commun et le recommande à tout lecteur, essentiellement jeune.