Sorti en août 2016 chez Actes Sud, Collection « un endroit où aller ». Récit. 204 pages.

 

EN DEUX MOTS

Une approche inhabituelle de l’événement historique le plus connu des Français : la prise de la Bastille par ceux qui l’ont faite, les miséreux, à qui l’auteur rend justice en les sortant de l’anonymat et de l’oubli.

L’auteur. Eric Vuillard est né en 1968 à Lyon. Il est à la fois cinéaste et écrivain. En tant que cinéaste, il a réalisé La vie nouvelle, Mateo Falcone. Comme écrivain, il a écrit des poésies, des récits et des romans. Parmi son œuvre littéraire, deux récits ont rencontré un grand succès : Congo (2012, Actes Sud) et Tristesse de la terre, une histoire de Buffalo Bill Cody (2014, Actes Sud, Prix Femina 2014). Deux livres qui, comme 14 juillet, s’apparentent plus à l’essai qu’au récit ou au roman.

L’histoire. La prise de la Bastille. Heure par heure, minute par minute et avec force détails. L’histoire de la journée inaugurale de la Révolution française, considérée comme le symbole fondateur de la République française. Vue de l’intérieur, de la rue, avec ceux qui l’ont vécue.

Nous apprenons que cet épisode historique est l’aboutissement de plusieurs autres passés plus ou moins inaperçus, en tout cas méprisés par le roi et ses gouvernants après avoir été durement réprimés. Depuis des années, l’économie est au plus bas, la famine sévit dans la France des petits. Tout a commencé « pour de bon » plusieurs mois auparavant, en avril 1789, lorsque deux gros industriels français, Réveillon et Henriot, estimant leurs profits insuffisants, décident de baisser les salaires indigents de leurs ouvriers. Ni plus ni moins. Les travailleurs manifestent, en vain. Ils se révoltent et saccagent les maisons de deux patrons. La répression se fera dans le sang et tuera trois cents émeutiers.

La colère du peuple ira crescendo, la tension ne retombera pas, les gouvernants campant sur leurs positions en ignorant les revendications du peuple affamé qui se bat pour obtenir du pain. La royauté continue à vivre à grand train et à gaspiller l’argent de l’Etat. Entre autres gaspillages, la dette publique abyssale, les postes inutiles à la cour : « Il existe quatre horlogers de la chambre du roi, l’un d’eux a pour unique mission, chaque matin, de remonter sa montre. (…) Il y a un capitaine des mulets à Versailles quand il n’y a plus de mulets. Il y a les avertisseurs, dont l’unique tâche consiste à savoir à quelle heure le roi désire la messe ». Sans compter les exigences fantaisistes et hors de prix de la reine (bijoux, coiffeurs, jardins…). Pendant que le peuple manque de tout.

La  veille, de toute la France arrivent des révoltés, des hommes et des femmes ordinaires et anonymes, prêts à participer à la prise de la Bastille, symbole de l’oppression. Précisons que seuls sept prisonniers y sont incarcérés (pour des peines légères) et qu’elle est très peu défendue (trente gardes suisses et quatre-vingts invalides de guerre !). La prise devrait être facile. Il n’en est rien.

Le 14 juillet, en fin d’après-midi, l’assaut a lieu. La foule, « armée de piques, de broches, de sabres rouillés, de foudres, de vieux canifs, de mauvais fusils, de pilum et de tournevis » se bat contre des canons et des fusils. Mais la forteresse finit par tomber.

Le style. L’auteur a adopté une écriture très contrastée. Récit au souffle épique pour narrer les actions menées contre le régime par les révoltés, le style devient descriptif pour lister les objets du quotidien de la royauté ou de la population : vaisselle, ustensiles, colifichets, armes ou pour évoquer le Paris de l’époque, la forteresse essentiellement bien sûr… Ces énumérations sont (trop ?) nombreuses et, par moments, les émeutiers sont nommés par dizaines, par centaines en une sorte de logorrhée littéraire allant crescendo que j’ai pour ma part trouvée assez inconfortable, au début en tout cas, mon opinion s’étant amplement modifiée à mesure que je lisais.

 

Mon avis sur le livre. 14 juillet 1789, la prise de la Bastille. Le premier jour de la Révolution française, certainement le plus emblématique avec la mort de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Cette date (et l’événement qu’elle représente) est la plus connue, la plus retenue de toute de l’Histoire de France. Pas un écolier l’ayant apprise qui ne s’en souvienne à jamais ; pas un historien qui ne parle ou n’écrive sur le sujet, pas un professeur qui ne l’évoque en cours… Les ouvrages historiques écrits, les réalisations théâtrales, télévisuelles ou cinématographiques sont légion. Mais tous du point de vue des hauts placés. Jamais nous n’avons lu ou entendu la version populaire de cet événement…

Eric Vuillard, lui, l’a fait. Il a choisi de « raconter ce qui n’est pas écrit ». Dans une interview, il livre ses intentions, ses motivations et sa méthode de travail et d’investigation.

De la Bastille, il ne reste rien. La démolition du bâtiment commença dès la nuit du 14 juillet 1789. De l’événement, nous avons les récits du temps. Les députations de notables qui se rendirent à la citadelle et les délibérations de l’Hôtel de Ville y prennent une importance démesurée. On nous raconte la prise de la Bastille du point de vue de ceux qui n’y étaient pas ; et qui vont devenir nos représentants. Ils n’y étaient pas et ne souhaitaient d’ailleurs pas que la Bastille tombe. Ils firent même tout pour l’empêcher. Mais ils ont laissé des témoignages. Car ces gens-là savaient écrire.

 Il fallait donc retrouver les relations des gens ordinaires, s’appuyer sur le récit personnel de leur participation à l’émeute du 14 Juillet. Il fallait éviter tout surplomb, afin de ne pas écrire un 14 Juillet vu du ciel. En m’en tenant aux récits méprisés, écartés, j’ai voulu me fondre dans la foule. Et puisque c’est bien le grand nombre anonyme qui fut victorieux ce jour-là, il fallait également fouiller les archives, celles de la police, où se trouve la mémoire des pauvres gens.

L’Histoire nous a laissé un compte et une liste : le compte est de 98 morts parmi les assaillants ; et la liste officielle des vainqueurs de la Bastille comporte 954 noms. Il m’a semblé que la littérature devait redonner vie à l’action, rendre l’événement à la foule et à ces hommes un visage.

À une époque où un peuple se cherche, où il apparaît sur certaines places de temps à autre, il n’est peut-être pas inutile de raconter comment le peuple a surgi brusquement, et pour la première fois, sur la scène du monde.

Avant toute chose, 14 juillet est un livre d’une grande valeur historique. Sans revenir sur le déroulement réel ni sur la chronologie de la journée, il le raconte autrement, se plaçant aux côtés des « gueux », des sans-rien. Les parents des Gavroche et ses sans-grade de Victor Hugo. Le terme de « récit » utilisé sur la couverture n’est pas anodin. Le grand mérite d’Eric Vuillard est ici de mettre sur le devant de la scène en les nommant ceux qui l’ont été tout au long de la révolte. En les sortant de l’anonymat dans lequel les ont maintenus les historiens (ce sont les vainqueurs presque toujours qui racontent l’Histoire), il en a fait des héros pour un temps. Et l’avalanche de noms, de prénoms et de surnoms qui au départ m’avait semblé lourde à lire et insipide s’est éclairée d’un seul coup – avec la compréhension que pour sortir ces anonymes de l’oubli, pour leur rendre justice, il fallait leur donner un nom à chacun –, jusqu’à devenir le signe d’une immense compassion de l’auteur, doublée d’une générosité et d’un sens de la justice sans faille ! Et pour cette seule raison, ce livre est à lire impérativement.
Pourtant l’auteur ne s’en tient pas au seul récit des événements. Il sait nous émouvoir en certains passages dans lesquels il revient sur la « petite » vie passée de quelques émeutiers qu’il sort pour un temps du présent de l’histoire, pour les y replonger juste avant leur fin tragique et héroïque. Emotion encore quand il évoque les sentiments ressentis par les révoltés au moment de l’action : leur peur au ventre, leur gaucherie, leur colère, leurs insultes, leur solidarité.

L’auteur remarque également la différence de traitement entre les morts de cette journée. La mort des officiels, notamment le gouverneur de la bastille, Monsieur de Launay et celle de Fléchelles, le prévôt des marchands, ont été longuement reprises et commentées (« largement documentées »), celle des petites gens (quatre-vingt-dix-huit recensés) ignorée dans son intégralité ou presque.

Enfin, le livre se termine sur une note d’espoir et nous révèle, s’il en était besoin, que ce qui fut pour les uns (les notables) « la nuit la plus terrible qu’ils aient jamais passée » et la fin d’un monde de privilèges, fut au contraire fêté dans la joie et l’allégresse par les autres, les miséreux, comme le début d’un autre, le nôtre, celui de la République, de la liberté.

Mais au fait, la dette publique insondable, la misère récurrente, des sans-abri, des sans-rien par dizaines, par centaines de milliers, le chômage de plus en plus important, les achats à l’étranger pour des coûts moindres grâce aux accords du « libre-échange », les salaires en berne, l’enrichissement des plus riches, les manifestations, tout cela il en est question dans le livre et dans la France de 1789… Et aujourd’hui, dans notre vie et dans la France de 2016 ?  Pour son actualité aussi, 14 juillet est un livre à lire de tout près…