Sorti en janvier 2016 chez Liana Lévi. 380 pages. Thriller social (oui, oui, ça existe !)

En deux mots Thierry Jonquet, Fred Vargas, Pierre Lemaître, Didier Daeninckx, Gérard Mordillat même… les pointures du roman noir français… Il y a un peu d’eux tous dans Les salauds devront payer. Mais bien plus encore : il y a Emmanuel Grand. Un roman noir social bien sous tous rapports avec un final haletant jamais vu. Du grand art. Et une rare efficacité. A lire absolument cet été.

L’auteur. Pas grand-chose sur lui encore sur Internet car c’est un jeune auteur de cinquante ans. Né et habitant en région parisienne, son premier roman, Terminus Belz, (Liana Lévi, 2014), a rencontré un grand succès et été sélectionné pour plusieurs prix, notamment le Prix SNCF 2016 du polar. Les salauds devront payer est son second roman et l’on peut parier là aussi sur un énorme succès.
L’histoire n’est pas très facile à résumer. Après une séquence violente se déroulant à Haiphong en 1953 pendant la guerre d’Indochine, où nous faisons connaissance avec un trio de soldats particulièrement racistes et violents : Douve, Jo Barjo et Gérard Dubus, puis une autre à Alger en 1957 où l’on retrouve ces «joyeux drilles» toujours racistes et violents, mais aussi aigris et révoltés contre la classe politique tout entière, l’action finit par se fixer à Wollaing, près de Valenciennes, en 2015.
Le Nord français, sinistré, subit depuis les années 70 la fermeture progressive et ininterrompue des mines et des usines, dont Berga en 1983, une fonderie qui employait mille cent personnes et faisait vivre Wollaing et sa région. Aujourd’hui, c’est une ville en pleine déshérence industrielle et sociale, dévastée par le chômage et la précarité. Au passage, notons que la ville de Wollaing et l’usine Berga n’existent pas et qu’elles sont le fruit de l’imagination de l’auteur. Mais celui-ci les peint de manière si réaliste qu’il a fallu que je cherche sur Internet pour m’en assurer. L’usine pourrait aussi bien s’appeler Metaleurop ou Continental… Wollaing et Berga jouent un rôle important dans l’histoire, elles ont une existence réelle. Il faut bien reconnaître que le Nord et les friches industrielles sont « photogéniques » et ont inspiré de nombreux romanciers ces derniers temps : Gérard Mordillat, Didier Castino, Pascal Dessaint entre autres y sont puisé la toile de fond de leurs romans. Les employés licenciés ne retrouvent pas de travail, certains créent leur petite entreprise : un bistrot, une casse de ferraille, une salle de boxe, un restaurant… Mais personne n’arrive à s’en sortir vraiment, le malaise social s’accroît, le racisme est latent, certains cœurs sont toujours emplis de violence et les fantômes du passé bien réels. Il reste le trafic de drogue et les arnaques à la personne, une sorte de Système D, avec D comme Désespoir.
Dans ce panorama social noir, trente ans plus tard, presque tous les personnages sont là, notamment la direction de Berga et deux des trois anciens soldats zélés. Un manque à l’appel : Douve, de son vrai nom Edouard Vanderbeken, le chef du commando et le plus violent des trois. Directeur du personnel de l’usine Berga depuis son retour d’Algérie, il s’est suicidé juste après la fermeture de l’usine. Son fils, Antoine, qui n’a pas hérité de son caractère violent, est médecin à Wollaing, proche des petites gens qu’il soigne gratuitement.
Face aux anciens dirigeants de Berga, les anciens syndicalistes : Freddie Wallet, Gérard Waterlos, Pierre Thury, Rémy Leroy et consorts vivent de petits boulots, du trafic de drogue ou de délinquance. En clair, les anciens membres de l’OAS d’un côté et ceux qu’ils appelaient «les putains de cocos» de l’autre. Certainement tous les salauds du titre.
Apparaissent aussi de nouveaux personnages, tous campés avec finesse et authenticité : des malfrats baraqués venus exploiter la misère humaine en jouant les « recouvreurs de dettes » pour des usuriers sans scrupules sur Internet ou les gros bras des trafiquants ; des chômeurs, des déshérités de la vie. Parmi eux, Pauline Leroy (fille de Rémy Leroy), jeune toxico qui essaye de décrocher et de changer de vie en partant dans un ailleurs sud-américain avec son amoureux, Serge Maes. Elle sera la première à mourir, assassinée. Je n’en dirai pas plus concernant l’histoire.
Pour démêler les fils de cette intrigue machiavélique, un couple de flics dissemblables, Erik Buckmeyer et Saliha Bouazem. Lui, quinqua un peu morose fonctionnant à l’instinct, elle, jeune beurette qui se remet mal d’un drame personnel récent, et qui travaille à l’ancienne de manière pragmatique. Tous deux comprennent qu’il faut faire preuve de persévérance, d’entente et de complémentarité pour mener cette enquête difficile à son terme.
Le style
. Sec, efficace quand il s’agit d’entrer dans l’action, soit la plupart du temps. Mais pourtant des dialogues savoureux et de belles descriptions déboulent au hasard des pages, notamment des cieux du Nord, très joliment dépeints. De l’humour, aussi, essentiellement dans la bouche des deux policiers. La construction est formidablement menée ; c’est un tour de force pour un livre aussi riche en rebondissements, fausses pistes, faux coupables, résurgences d’un passé lointain ou proche et même secrets de famille.
Mon avis sur le livre. Emmanuel Grand n’en est qu’à son deuxième roman, mais il promet de nous faire frémir des heures et des heures durant. Je n’ai pas lu le premier, Terminus Belz, que j’avais pourtant acheté en poche à la sortie de celui-ci, histoire de le lire d’abord ; vieille routine de lectrice de polars, on ne sait jamais, il peut y avoir une histoire dans l’histoire entre les enquêteurs…
Le panorama social est très juste, bien rendu et passionnant dans les entretiens qui relatent le passé syndical de l’usine Berga. Il rejoint ce qu’on a pu lire dans d’autres romans sur ce sujet ou voir dans des documentaires ‘Artesiens’. Impartial, l’auteur fait un constat pessimiste, sans concessions et sans espoir. Il ne fait de cadeau à personne, pas plus aux syndicats intransigeants, divisés et à leurs délégués souvent extrémistes violents, qu’aux patrons exploiteurs et malhonnêtes, qui, déjà dans les années 70-80, délocalisaient les usines à l’étranger, ni aux politiques qui pratiquent la politique de l’autruche quand ce n’est pas la complicité passive avec le patronat (subventions versées alors même que la fermeture est annoncée et programmée…) ; il les met tour à tour sur le devant de la scène en pointant les malversations et responsabilités de chacun.
Le rapport des ouvriers à leur usine est lui aussi parfaitement analysé : comme dans Après le silence de Didier Castino, chroniqué dans ces pages et qui mérite l’attention des lecteurs lui aussi, on y lit qu’en dépit de la dureté des conditions de travail, des horaires et de la vétusté des matériels et des locaux, les ouvriers sont attachés à leur travail, à leur usine. Ils ne connaissent rien d’autre, certains y sont entrés à seize ans ; ils sont même fiers d’y travailler, le font de leur mieux. Et, quand l’usine ferme après des années de sursauts et d’espoirs, alors « Aujourd’hui, Wollaing a perdu son cœur. Ses autres organes fonctionnent encore, sous perfusion. Mais la ville n’est plus que l’ombre d’elle-même » (page 187).
Autre vision du monde industriel, diamétralement opposée, celle du directeur de Berga. Les rapports qu’il établit entre l’univers de la guerre et celui de l’industrie sont impressionnants d’inhumanité. Nous lisons page 38 : «La guerre est le ferment de l’homme. La guerre, entendez-vous, et non la guerre d’Algérie. Celle-ci est perdue, et il faut tourner la page. Car une autre bataille se profile. Nous avons basculé dans un nouveau monde, où les maîtres-mots sont production, expansion, progrès, et bien entendu, nous ne sommes pas les seuls à vouloir notre part du gâteau. Cette nouvelle guerre a ses armées, ses morts et ses estropiés. (…). Une guerre économique, Edouard. Une guerre qui ne dit pas son nom mais qui, croyez-moi, peut s’avérer plus sanglante que celle qu’on mène avec de la poudre et des canons».
Le final est véritablement incroyable, c’est un pur morceau d’anthologie. J’ai suivi les personnages accrochée aux pages. Sur plusieurs dizaines de pages, l’action, qui s’était auparavant dispersée en plusieurs lieux, se resserre en un endroit précis vers lequel tous les participants impliqués convergent. Et même quand tout est fini, il reste quelque chose à découvrir, quelque chose qui pourrait bien être la clé de l’énigme… en tout cas le facteur déclenchant. Une efficacité inouïe, d’autant plus qu’il a fallu refermer toutes les portes ouvertes – elles sont nombreuses – et que l’auteur l’a fait. Quelle maestria. Un vrai « Grand » livre.
Si vous êtes amateur d’efficacité, de tension extrême et constante dans le monde du polar, franchement, rien que pour ce final haletant, je ne crois pas que vous puissiez attendre la sortie poche…
Une critique, une seule : j’y ai trouvé quelques longueurs, surtout dans la mise en place. Pas moins de quatre-vingt pages avant que l’histoire démarre pour de bon. Trois cent quatre-vingt-quatre pages, c’est un peu trop, l’histoire aurait encore gagné en intensité à être un peu plus ramassée. Au tout début, les passages en Indochine et en Algérie font figure d’ouverture générale à l’explication finale ; mais, même si l’on se doute que le présent est fait de ricochets du passé, on patauge, on patauge et j’avoue avoir trouvé le temps long à chercher un rapport précis avec le présent. Beaucoup de personnages aussi, de dates, d’endroits avant que les faits se fixent de nos jours et dans le Nord. Mais cette mesquine critique est peut-être liée au peu de disponibilité dont j’ai disposé pendant ma lecture, période estivale oblige.
Une fois encore, c’est un thriller, un polar à la sauce noire du roman social qui nous injecte des bribes ou des rappels d’histoire dans les neurones. L’Indochine, l’Algérie, pas vraiment de bons souvenirs pour certains. Cette littérature qui traque le mal là où il est, là où il était, qui ose tout, qui investigue, et qui dissèque au scalpel le monde, ses hommes et ses mœurs, on la qualifie de « noire ». Bien. Alors, que vive « la littérature noire » ! Je dis bien Littérature ! Cette littérature-là, elle nous fait du bien.
Reste que Les salauds devront payer est d’abord (ou aussi) un excellent policier qui fonctionne de bout en bout et ne cesse de nous réserver des surprises. Un polar à lire cet été sur la plage ou ailleurs, oublions les livres dits « de plage, de vacances, d’été, de détente », comme si les vacances étaient une période propice à lire des fadaises, des nanars. Ce devrait plutôt être le contraire, non ? On a le temps, on court moins, on est plus disponible… En principe. Une bonne intrigue policière sur fond social de désindustrialisation, c’est ça qu’il faut lire, pendant les vacances et en toute saison !
Un coup de cœur ? Oui (c’est un second roman !).