Sorti en septembre 2016 aux Editions Equateurs. Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Mathias Mézard. Récit-reportage-témoignage. 170 pages.

L’auteure. Emma-Jane Kirby est journaliste à la BBC depuis plus de vingt ans, elle vit entre Paris et Londres. Elle s’est inspirée pour ce livre de l’un de ses reportages, au cours duquel elle a rencontré et interviewé le personnage principal, l’opticien de Lampedusa. C’est ce témoignage fort, déchirant, qu’elle relate dans ces pages. Elle a reçu le prix Bayeux-Calvados des correspondants de guerre en 2015 pour ce reportage.

 

EN DEUX MOTS

Attention, ce livre nous fait honte, nous fait mal, nous fait peur par le caractère tragique de ce qu’il relate. Pourtant sa lecture n’est PAS SEULEMENT UTILE MAIS INDISPENSABLE car la prise de conscience des personnages pourrait, devrait servir de déclencheur à la nôtre. Et nous ouvrir enfin les yeux sur la crise migratoire et l’urgence d’agir en Europe. Comprendre, c’est (peut-être) déjà agir…

Pour ce qui concerne la forme, d’une écriture narrative sans affect mais forte, l’auteure ne cache rien et relate le naufrage de manière très réaliste, tel que l’ont « vu » les passagers du bateau. C’est un témoignage « direct » par journaliste interposée, qui tire sa force de son grand réalisme.

Le sujet. Lampedusa, petite île de Sicile, est depuis 1988 une des principales entrées de l’Europe pour les réfugiés de toute l’Afrique. Elle se trouve entre l’île de Malte et la Tunisie, dont on distingue la côte par temps clair. En octobre 2013, il fait encore beau. Un groupe de huit amis décide de partir pêcher quelques jours en mer sur le bateau de Francesco, le Galata. Parmi eux, l’opticien de la ville. La cinquantaine, un homme simple, sérieux, sans histoires, un monsieur tout-le-monde préoccupé de sa seule famille : sa femme Teresa et ses deux fils pas encore installés dans la vie. Et de son travail d’opticien serviable et courtois.
La première nuit passée, à moins d’un kilomètre de la côte, il est le premier debout et monte sur le pont profiter du lever de soleil. Au loin, les cris des mouettes sont de plus en plus forts, grinçants, gênants, hurlants. Avec les autres passagers remontés à leur tour, ils aperçoivent dans l’eau des taches noires et mouvantes. Ce sont autant de bras, de mains et de jambes qui s’agitent en tous sens en une panique indescriptible. Ils comprennent que ce qu’ils avaient pris pour des cris de mouettes (ces cris surnaturels, comme une meute qui hurlerait d’une seule voix) étaient en réalité des cris humains. Des centaines de personnes sont sur le point de se noyer sous leurs yeux et les implorent de les sauver. Et, par centaines aussi, des cadavres flottent autour du Galata. Leur bateau a chaviré, jetant à l’eau tous les réfugiés. Un par un, les huit amis en remontent le maximum, une quarantaine, et n’arrêtent que lorsque le Galata risque lui aussi de chavirer.
De retour sur la terre ferme, ils apprennent que trois cent-soixante migrants, presque tous des Érythréens, sont morts noyés, dont de nombreux enfants. Ils ne se remettront pas de ce qu’ils ont vu et entendu. Profondément marqués, ils vont mal pendant des mois : crises d’angoisse pour certains, insomnies, crises d’asthme pour d’autres, dépression… Mais la vision du naufrage n’a pas eu que des effets négatifs. Elle leur a permis de sortir de leur ignorance, de leur indifférence – ils voyaient sans les voir chaque jour des migrants –, de changer de regard sur ces réfugiés arrivant en masse sur leur île. Au lieu de « seulement » en sauver un maximum (il est à noter qu’un autre bateau que le leur est passé devant les naufragés sans s’arrêter !). Le naufrage leur a enfin donné l’occasion de faire preuve de solidarité et de courage spontanés tout d’abord, puis de curiosité et de compassion pour les migrants.

 

Mon avis sur livre. C’est une véritable claque que j’ai prise en pleine figure. Je ne m’attendais pas à lire du léger – je connaissais le sujet et avais entendu parler du livre dès sa sortie dans la presse. Je l’avais acheté. Une rencontre avec B., sympathique libraire de mon Centre Culturel Leclerc (je trouve là aussi de bons, de très bons livres et souvent même de véritables découvertes pas encore vues dans les librairies, je pense à William Giraldi ou Nicolas Clément entre autres) avec qui je parlais de mon dernier coup de cœur, Richard Wagamese, m’en a dit le plus grand bien et m’a incitée à le mettre tout en haut de ma PAL. Je l’en remercie bien sincèrement car la lecture, certes éprouvante, de ce livre, m’a ouvert les yeux à jamais sur le triste sort de ces centaines de milliers de personnes dont le seul « tort » est de ne pas être nées du bon côté de la terre…

Nous pouvons d’emblée noter que tous les personnages secondaires sont nommés, mais pas le personnage principal (nous apprenons son nom dans les Remerciements). Du début à la fin, il est « L’opticien de Lampedusa ». Cet anonymat a une raison. « L’opticien de Lampedusa », « L’épicier de Verneuil » ou « Le serrurier de Saint-Hilaire-de-Riez » … l’acteur involontaire de ce sauvetage en mer pourrait tout aussi bien être l’un de ceux-là, n’importe qui d’ordinaire, habitant ou passant ses vacances près des côtes siciliennes… Le lecteur, même. Nous. Vous. Moi. Emma-Jane Kirby veut ainsi nous sensibiliser, faire en sorte que, tout comme son anti-héros, nous nous sentions concernés de près, quitte à culpabiliser de ne pas l’avoir été jusque-là. Enfin, à condition d’avoir un cœur dans la poitrine. Et des yeux « ouverts » pour voir.

Et me voilà devant mon écran à me demander à mon tour comment vous convaincre, vous inciter à lire ce livre en urgence et à le faire circuler autour de vous.

Une fois n’est pas coutume, les morceaux choisis sont nombreux. Pour « obliger » le lecteur à aller plus avant dans le livre, ils seront plus parlants que tout ce que je pourrais écrire.

DES OUTRAGES, DES OUTRANCES (l’opticien n’est pas au bout de ses indignations).

Chacun sait que des lois strictes empêchent de secourir les immigrés illégaux. (…) Est-il possible que l’Italie place la loi au-dessus des vies humaines ?


Plus loin, sur le même thème, page 133 : « Les funérailles nationales promises ont été transformées en une « cérémonie solennelle » à Agrigente. Les rescapés n’ont même pas été invités. Ni mausolée, ni monument commémoratif. Les cercueils ont été éparpillés dans différents cimetières en Sicile. Nul ne sait où sont enterrés les anonymes. Pourquoi avoir sorti ces dépouilles de la mer, les avoir amenées à la lumière si, une fois sur terre, c’est pour les perdre de nouveau ?


Et, toujours dans l’ignominie : « Une rumeur circule. Les rescapés risqueraient une amende de plusieurs milliers d’euros pour être entrés en Italie. Une amende ! Sur quelle planète vit-on pour imaginer une telle loi ? (…) Le centre accueille trois ou quatre fois sa capacité. Certains réfugiés doivent dormir dehors. Il pense à l’homme aux chaussons à pompon lors de la cérémonie. Où les politiciens croient-ils qu’il cache son argent pour imposer une telle amende ? Ces gens n’ont plus rien. Ils sont totalement démunis. Ils n’ont même plus de rêves auxquels s’accrocher. »


L’hostilité, enfin, la peur des migrants, dans la bouche d’un loueur de pédalos, M. Abate (page 145) : « Que voulez-vous, les touristes sont angoissés à l’idée de tomber sur un cadavre en allant se baigner. Ces fichus migrants sont en train de changer notre île paradisiaque en un décor de film d’horreur ! (…) Ils ruinent Lampedusa. Les touristes préfèrent partir en Sardaigne, alors qu’ils se font arnaquer là-bas. (…) Ce n’est pas notre problème, et pourtant, ils sont là, partout. Quel rapport avec nous, franchement ? Ces gens n’ont rien à faire avec nous. »

Et si le mince espoir de ce récit était justement la prise de conscience d’un homme ? La preuve qu’il existe en chacun de nous un peu de compassion, voire de bonté ? Ici, l’opticien n’est pas seul à avoir ouvert les yeux, il est entouré de ses amis, de certains journalistes et policiers, des pêcheurs, du fossoyeur même, qui est à l’œuvre plus qu’il ne faudrait.

J’y vois pour ma part un grand message d’espoir. Les huit amis font un long chemin personnel : ils éprouvent de l’intérêt pour ceux qu’ils ont sauvés, avant de ressentir une empathie très forte – voisine du sentiment d’amour chez l’opticien et son épouse Teresa. Ils veulent les voir, les toucher, les embrasser, les aimer… Page 95, l’opticien nous dit qu’il fait des recherches sur Internet et apprend que l’Érythrée, « ancienne colonie italienne, est gouvernée à la manière d’une dictature militaire. A seize ans, les adolescents doivent rejoindre l’armée pour toute leur vie. Les filles comme les garçons ! »

Page 72, nous observons sa prise de conscience : « A-t-il vraiment fait tout ce qu’il pouvait ? Des souvenirs troubles refont surface, des nuées de détails lui réapparaissent. Il pense à tous ces naufrages survenus au large de Lampedusa. Jamais il n’y avait prêté attention. La semaine dernière encore, il se revoit éteindre la radio en entendant parler de migrants noyés au large des côtes siciliennes. Il a esquivé les problèmes. Il a refusé d’imaginer leurs mains suppliantes en prenant son petit déjeuner. Mais s’il avait été sur place ?


Page 111 : Ils sont vêtus de fripes distribuées par le centre d’accueil et ont l’air presque aussi déguenillés qu’à bord du Galata. (…). Ils ont aux pieds des baskets usées et les derniers servis se sont contentés de claquettes dépareillées. L’un des hommes, le regard mélancolique, porte une paire de chaussures en fourrure dont le pompon manque au pied droit. Dans une autre vie, pense l’opticien, cela aurait pu être comique. Ici, le tableau est si pathétique qu’il n’a qu’une envie : ôter ses propres chaussures pour rendre à cet homme un semblant de dignité.


(…) Treize mille demandeurs d’asile sont entrés en Italie cette année. (…). Jusqu’à maintenant, ce n’était qu’un nombre quelconque, vide de sens. Une statistique parmi d’autres. Aujourd’hui, ils font face à ces demandeurs d’asile en chair et en os. Ils sentent contre leurs joues le sel de leurs larmes. Des hommes si jeunes, des noms mélodieux, des cœurs gonflés de vie et de promesses. Des noms, se dit-il, pas des nombres. Des noms !


Page 118 : « L’opticien examine les visages des survivants. Il y devine toutes ces espérances déchues, ce rêve d’Eldorado évanoui. Comme cette Europe devait être vivante et excitante dans leurs imaginaires ! Ils rêvaient d’éclats de rire. Ils s’imaginaient un travail et une maison. Un pays libre. A cet instant précis, l’opticien lit dans leurs yeux le chemin parcouru, le mythe soudain altéré comme la peinture des épaves qui pourrissent près du port. A quoi tout cela sert-il ? Oui, ils les ont sauvés. Et maintenant, quel avenir les attend ? Tous leurs espoirs sont anéantis. ».

« Une île pleine de douleur qui porte le poids de l’indifférence du monde ». Cette banderole accrochée dans la rue principale de Lampedusa en hommage aux victimes du naufrage d’octobre 2013 au cours duquel trois cent cinquante noyés ou disparus ont été recensés, rend la lecture de ce livre indispensable pour une prise de conscience minimum. Et, à l’heure où l’indifférence est généralisée et la politique européenne migratoire inexistante, pour que nous tâchions de porter un regard compatissant et bienveillant sur ces réfugiés qui fuient la guerre, la faim ou la dictature, quand ce n’est pas les trois réunies.

Ce récit vaut pour la relation tragique extrêmement réaliste du naufrage et pour les questionnements qu’elle engendre forcément chez les lecteurs qui ne pourront pas ou plus dire qu’ils n’étaient pas au courant en dépit des nombreux reportages et documentaires de presse écrite et télévisuelle.

Je m’arrête en espérant avoir été convaincante, plus encore que d’habitude car s’il existe un livre à lire et à offrir en cette fin d’année propice aux festivités pour ne pas dire aux excès, c’est cette sombre « histoire » qui n’en est pas une, qui n’est pas un roman et qui malheureusement continue de s’écrire dans l’Histoire avec un grand H… Il est à lire par tous et partout : dans les collèges, dans les lycées, dans les facs, dans les entreprises, dans les milieux politiques de tous bords, chez soi). Enfin, il est nécessaire d’en parler, d’en discuter et de le recommander.

Attention, ce livre est véritablement un tord-boyaux, un serre-cœur, et un remède à l’indifférence. Mais que représentent quelques mouchoirs mouillés et quelques cauchemars en regard de la souffrance que nous lisons… J’oubliais : un énorme coup au cœur forcément !

Voilà. Encore un bénéfice de la lecture : la prise de conscience du monde qui nous entoure dans toute sa réalité.