Sorti en 2012 aux Editions Nicolas Chaudun. Diffusé par Actes Sud. Roman. 239 pages.

En deux mots A la fin de la Première Guerre mondiale et après, dans une famille bourgeoise de province, la maladie incurable d’un enfant ravage les cœurs et balaie conventions, non-dits et petites mesquineries familiales. La famille reste soudée mais les cicatrices sont indélébiles. Une histoire malheureuse racontée avec une écriture presque classique très appropriée au milieu des personnages : élégante, douce et en retenue.

L’auteur. Elise Galpérine, née en 1964 à Paris, est une romancière française. Professeur de droit à l’université Paris V René Descartes, elle a publié son premier roman, Le murmure des tissus, en 2010. La folie Giovanna est son second.
L’histoire se déroule dans la première moitié du XXème siècle, pendant la période dite de l’entre deux guerres. Dans une famille bourgeoise de province, deux sœurs grandissent ensemble. Louise, l’aînée et Giovanna sa cadette d’un an ­− plus jolie et, partant favorite de sa mère − s’aiment et s’entendent à merveille. A l’âge adulte, Giovanna se marie la première. Son mari, Bernard, part au front et en revient choqué. Ils auront quatre enfants. Louise, quant à elle, se marie avec Adrien qui tombe malade très vite et décède peu de temps après leur mariage sans que Louise ait eu le temps de porter un enfant. Ce qui sera le drame de sa vie : «Mon ventre toujours vide et mes bras emplis des enfants des autres».
Giovanna elle aussi connaît le pire avec la maladie de François, son troisième enfant, filleul de Louise. Depuis son plus jeune âge, il est atteint d’une maladie (pas nommée parce qu’inconnue à l’époque) qui entraîne des déformations dans le bas du corps, essentiellement les jambes, une croissance anormalement faible et de grandes douleurs. Et que l’on devine incurable.
Peu à peu, on s’enfonce dans le drame qui se profile de manière inéluctable. Le sentiment d’inexorabilité est très bien rendu, un crescendo s’installant au fil des pages, qui suit l’évolution de la santé de François et les réactions qu’elle entraîne dans sa proche famille.
Le style.
Le roman est écrit dans un style que je qualifierais de classique. En délicatesse, en finesse, et avec une grande pudeur dans l’expression des sentiments − même si dans la description des symptômes de la maladie de François la narration s’emballe quelquefois jusqu’au mélodrame (sans aller jusqu’aux larmoiements). Mais nous sommes en plein drame.
Le langage est souvent poétique, les descriptions esthétiques et les dialogues toujours dans l’élégance classique. Le vouvoiement est de rigueur, hors intimité stricte. Les relations entre les personnages, leurs joies, leurs faiblesses et leurs peines sont décrites avec un grand tact.
En marge de celui de tous les personnages, y compris les enfants, le langage fleuri et pas toujours compréhensible de Mariette (bonne à tout faire, cuisinière, femme de chambre ou gouvernante selon les moments et le bon vouloir de la maîtresse de maison, en bref la servante au grand cœur) apporte une touche de fraîcheur et de légèreté à l’écrit et force le lecteur à sourire. Elle s’adresse notamment à chacun des personnages à la troisième personne.
Dans le registre de la forme toujours, la présentation du livre vaut qu’on s’y arrête. La folie Giovanna n’est pas seulement un livre bien écrit, il est aussi «un beau livre» comme le sont, par exemple, tous ceux de la maison Sabine Wespieser. Certains livres sont aussi beaux que bons. Dans celui-ci, les pages elles-mêmes sont belles : un papier écru épais, une typographie élégamment justifiée, une mise en page tout en hauteur avec, dans un texte plus étroit encore, des lignes courtes, des mots choisis. Du coup, rien que par sa présentation si soignée, La folie Giovanna nous incite au plaisir de sa lecture. La bonne surprise se transforme en intérêt, le bonheur de lecture continue en avançant dans l’histoire.
Mon avis sur le livre. Je ne connaissais ni l’auteure, ni même la maison d’édition. Par chance, ma popine, qui veille au grain de ma culture livresque, me l’a recommandé et prêté. Je l’en remercie vivement car j’ai pu grâce à elle faire la connaissance d’une romancière que je relirai !
Dans les premières pages, j’ai été surprise par le style si élégant, l’atmosphère feutrée et si délicieusement surannée dans laquelle se déroule l’histoire. Puis je me suis laissée prendre par la tristesse de celle-ci, les personnages attachants, surtout Louise et François, l’enfant martyrisé par la maladie, qui se plaint peu. Il y a beaucoup de compassion dans cette histoire. La famille est solidaire et l’enfant malade entouré avec beaucoup de bienveillance et d’attentions par tous les membres de la tribu. Les sentiments compassionnels (et une forme de détresse générale) sont présents chez tous les personnages, y compris Mariette (qui fait partie intégrante de la famille) et chez les amis et les membres éloignés de la famille. L’attitude du petit malade de huit ans est très digne. S’il se plaint de ce qu’il endure, c’est peu au regard de ses douleurs et de l’extrême gravité de sa maladie, d’autant qu’il a pleinement conscience de son issue.
Si la guerre de 14-18 fait partie de l’arrière-fond historique, ce n’est pas un thème du roman, juste une situation dans le temps des événements. Très peu présente dans l’histoire, elle est simplement évoquée pour ses effets destructeurs sur les soldats (tel Bernard) et son incidence sur leur comportement une fois rentrés dans leurs foyers.
Malgré un grand respect des personnages et de leur milieu social, les détails «vrais» de la vie ne manquent pas et l’auteure ne s’embarrasse pas d’égratigner les convenances et de souligner que certaines circonstances prévalent sur tout.  Ainsi, page 178 : Ce qui m’eût semblé déplacé quelques mois auparavant devenait simple dans les turbulences que nous affrontions. Comme la guerre avait autrefois bouleversé les règles, la maladie de François et l’inquiétude de Giovanna nous précipita dans une contrée où les conventions cédaient, et où ne demeuraient plus que les sentiments, la douleur, la consolation.
Aussi, un peu d’irrévérence religieuse, bienvenue au milieu de toutes ces petites bondieuseries bien-pensantes. De la part de Jean, un ami de la famille : «Je vous propose de prier les saints vraiment populaires : Glinglin, Frusquin et leur amie Nitouche, et je parie que les prières seront tout aussi efficaces. (…). Je respecte votre charité pour votre sœur, votre bon esprit et votre liberté, je respecte le travail, et j’abhorre la souffrance qu’on glorifie, l’or des églises, la pingrerie des fidèles et leur indifférence». J’approuve mais chut…
Autre vérité pointée par l’auteure : le malheur et la maladie frappent aveuglément, y compris dans des familles aisées et protégées de tout. Derrière les apparences et les faux-semblants du bonheur, les sentiments peuvent être forts, voire violents. Quand c’est un enfant qui souffre, toute sa famille vit le drame avec lui et paye un sacré tribut au mauvais sort, même si l’espoir est présent.

En définitive, j’ai pris grand plaisir à lire La folie Giovanna tant pour ses personnages que pour son style et son histoire. Ce fut pour moi une très bonne surprise littéraire et je ne regrette qu’une chose : qu’il n’ait pas davantage profité d’éloges de la part des critiques littéraires qui s’extasient parfois sur des romans bien moins bons à tous points de vue. Et pour cela aussi, je le mets dans la rubrique Coups de cœur et le recommande vivement à mon tour à tous les lecteurs qui aiment les «beaux» livres.