Sorti en août 2016 aux éditions Zoé. 140 pages. (Premier) Roman. Prix Robert Walser 2016.

 

EN DEUX MOTS

Dans ce premier roman, Elisa Shua Dupin relate une parenthèse. Une parenthèse entre deux cultures et deux mondes totalement différents, entre deux personnes. Et entre deux lectures ardues. Ecrit sur un mode poétique épuré et suspensif, ce court roman laisse rêveur et nostalgique une fois refermé avec, peut-être aussi, un sentiment d’éphémérité et d’inachèvement dans le final surprenant…

 

L’auteure. Pas grand-chose encore sur la courte vie de Elisa Shua Dusapin, franco-sud-coréenne née en 1992. Elle a grandi entre Paris et Séoul et partage maintenant son temps entre des études de lettres à Lausanne et des voyages dans l’Est de l’Asie.

L’histoire tient dans un mouchoir de mots. Sokcho est une petite ville de moins de 100 000 habitants, située en Corée du Sud, au bord de la mer du Japon. Et, surtout, tout près de la frontière avec la Corée du Nord, ce qui lui vaut de bénéficier de barbelés et de patrouilles de surveillance en son extrémité nord. Si en été les activités touristiques sont nombreuses et variées – la région est belle et le climat serein –, l’hiver n’est que froid, neige et désolation silencieuse. La narratrice, une jeune franco-coréenne d’une vingtaine d’années, aide M. Park à tenir une petite pension de famille vétuste. Elle est entre autres chargée des repas et, considérant la cuisine comme un art à part entière, prépare des recettes élaborées à base de poissons rares, fins (et venimeux s’ils sont mal préparés) pour ses clients. Sinon, sa vie est monotone, sans intérêt, ponctuée par les excès d’amour et d’autorité de sa mère et les visites de son petit ami-fiancé Jun-oh, essentiellement basées sur les relations sexuelles.
Un jour, arrive à la pension Yan Kerrand. Normand originaire de Granville, dessinateur de bandes dessinées, d’un tempérament solitaire et peu causant, il vient chercher l’inspiration et le décor du dernier tome d’une série mettant en scène son héros récurrent. Et le calme. Difficiles en raison des barrières de la langue et de la culture, leurs relations restent au début du domaine de l’observation, avant de devenir curieuses de l’autre pour finir dans une certaine complicité tacite. Les deux personnages ne feront que se tourner autour sans jamais s’atteindre, se chercher sans jamais se trouver, se parler (dans un anglais balbutiant en commun) sans jamais réellement se comprendre. Pourtant, leurs relations n’atteindront pas (ou dépasseront ?) le stade du désir amoureux et le final plus rapide que tout le reste de l’histoire, laissera (ou non) le lecteur dubitatif voire perplexe.

 

Le style. « Il est arrivé perdu dans un manteau de laine. ». C’est la première phrase du livre et par sa concision, sa simplicité et sa délicatesse elle m’a donné l’envie d’en continuer la lecture. Rarement une écriture servira aussi bien le texte qu’elle raconte. Le choix de l’hiver (particulièrement glaciel cette année-là) pour implanter l’histoire à Sokcho n’a pas seulement donné le ton au récit. Le style est lui aussi fortement influencé par les paysages et les conditions météorologiques du lieu. La neige qui tapisse les lieux et donne au ciel sa couleur laiteuse absorbe aussi les mots – rares – que l’auteure donne à prononcer aux personnages et à lire aux lecteurs : par petites touches dépouillées, interrompues et reprises aussitôt, sans aller jusqu’au leur terme. La poésie affleure à chaque page et l’atmosphère générale du roman est mélancolique, fragile, envoûtante.
Mon avis sur le livre. Dans cette histoire qui n’en est pas vraiment une, qui – en tout cas –  nous laisse une sensation de manque à la dernière page, tout est en suspens, à l’image de l’hiver qui n’en finit pas (Sokcho ne faisait qu’attendre. Les touristes, les bateaux, les hommes, le retour du printemps ») et de la guerre entre les deux Corée qui semble ne jamais devoir s’arrêter. Une sorte de lenteur, de retenue mutuelle, générale, doublée d’une timidité pour les deux personnages qui les empêche de prononcer les mots nécessaires à une relation plus forte. Et curieusement cette attente crée une intensité dramatique qui tend vers le suspense. Ce qui fait le sel de l’histoire, c’est la différence de caractère, bien rendue, entre le dessinateur et la jeune fille, et ce qui pour moi est le plus frappant est l’attitude du dessinateur : il est présent et à la fois distant, moins acteur que spectateur ce qui se passe. Cela procure chez la jeune fille un sentiment de frustration car elle semble attendre davantage de cette rencontre.

 

Outre l’intrigue entre les deux personnages, Elisa Shua Dusapin aborde l’aspect historique avec le conflit larvé entre les deux Corée. Ainsi que l’absurdité des règles et des lois qui régissent la frontière. Ainsi, page 36 : « Il résumait le conflit qui avait opposé dès 1950 les deux Corée, soutenues au Nord par les Soviétiques et la Chine, au Sud par les Etats-Unis et l’ONU, jusqu’à la signature de l’armistice le 27 juillet 1953 et la création de cette frontière sur le trente-huitième parallèle, la plus militarisée au monde, au milieu d’un no man’s land de deux cent trente-huit kilomètres de long, quatre de large. Et trois ans, deux à quatre millions de morts, civils et militaires confondus. Aucun traité de paix n’avait jamais été signé ».

Et plus loin : « Vos plages, la guerre leur est passée dessus, elles en portent les traces mais la vie continue. Les plages ici attendent la fin d’une guerre qui dure depuis tellement longtemps qu’on finit par croire qu’elle n’est plus là, alors on construit des hôtels, on met des guirlandes, mais tout est faux, c’est comme une corde qui s’effile entre deux falaises, on y marche en funambule sans jamais savoir quand elle se brisera, on vit dans un entre-deux, et cet hiver qui n’en finit pas !

Pour finir, Hiver à Sokcho est un roman court, à l’écriture retenue et délicate, à l’atmosphère feutrée et mélancolique… Beaucoup de qualités pour un premier roman très original. Avec cette belle découverte, m’est avis que cette auteure si jeune a bel un avenir littéraire devant elle. Merci à Bertrand de me l’avoir conseillé lors de mon achat du sublime Les étoiles s’éteignent à l’aube de Richard Wagamese, chez le même éditeur, ZOE Editions.