Sorti en janvier 2016 chez Gallimard, Collection Du monde entier. 560 pages. Traduit de l’italien par Elsa Damien. Roman (saga romanesque). Sorti en poche en novembre 2016 chez Gallimard, Collection Folio, version que j’ai lue. 624 pages.

EN UN MOT

Génial !

EN PLUSIEURS

Profond. Prenant. Puissant. Merveilleuse histoire d’amitié remplie de surprises, parfaitement maîtrisée et d’un féminisme généreux. Un talent qui frôle l’excellence aussi bien pour l’intrigue et l’écriture que pour l’étude psychologique et la peinture sociale.

Les cinq premières lignes.
« Au printemps 1966, Lila, dans un état de grande fébrilité, me confia une boîte en métal contenant huit cahiers. Elle me dit qu’elle ne pouvait plus les garder chez elle car elle craignait que son mari les lise. J’emportai la boîte sans faire de commentaires, tout juste quelques remarques ironiques… ».

L’auteur(e ?). Elena Ferrante est un pseudonyme. Le succès international de sa saga L’amie prodigieuse incite journalistes et autres lecteurs curieux à tenter de savoir qui se cache derrière ce nom. Elena Ferrante, qui n’accepte que des interviews écrites, a reconnu (source Wikipédia) : « être une femme, mère de famille, et que son œuvre était d’origine autobiographique ». Ne comptez pas sur moi pour alimenter le mystère ou tenter de le résoudre, ce qui importe c’est la qualité de sa plume « prodigieuse »…

L’histoire reprend à l’endroit précis où s’arrête le premier tome : en plein mariage de Lila. Pas juste après, au départ des mariés par exemple, non, pendant. A croire qu’il n’y a qu’un seul tome divisé en quatre volumes à la fin.

Le premier volet racontait l’histoire des deux filles de leur huitième à leur seizième année. Le second continue pour courir jusqu’en 1967, alors que les filles ont dépassé la vingtaine. Elena, que le lecteur a laissée en deuxième année de « grand lycée », toujours aussi pauvre, passe son baccalauréat et l’obtient, puis enchaîne avec cinq ans d’études universitaires à Pise, qu’elle réussit brillamment. Sa vie sentimentale est à la fois terne et tumultueuse. Terne parce que le garçon qu’elle aime en secret depuis l’enfance, Nino Sarratore, est fiancé. Tumultueuse car aucune des liaisons qu’elle entreprend – elle est avec Antonio Cappuccio, très jaloux de Nino au moment où commence le second tome –, n’aboutit.

Lila, elle, comprend le jour de son mariage que son mari, Stefano Carracci, épicier enrichi grâce aux commerces malhonnêtes de son père, l’a trahie en s’associant pour affaires, notamment pour la fabrique des chaussures (qu’elle a, elle, dessinées) avec la famille camorriste, les Solara, qu’elle déteste au plus haut point pour bien des raisons. Elle réalise alors que son mariage est voué à l’échec avant même d’avoir commencé. Disputes, coups, violences sans fin, le désaccord est immédiat. Fatiguée, elle part avec Elena en bord de mer à Ischia, une île du golfe de Naples, pour se reposer et essayer malgré tout d’avoir un enfant.

La suite est à savourer dans les pages, en essayant de ne pas les tourner trop vite. L’histoire est racontée avec une chronologie légèrement décalée car Elena passe de longs mois à Pise. Elle raconte sa propre vie puis, lors de ses séjours à Naples, ce qu’elle apprend de l’histoire de Lila, par celle-ci ou par des tiers. Pourtant, pas question pour le lecteur de se perdre, tout est sous contrôle et le suspense se trouve intensifié entre deux périodes.

 

Le style. Plus de six cents pages qui racontent – toujours aussi bien – le quotidien d’une vie faite à la fois de petits riens et de grands émois, avec des dialogues savoureux. L’écriture est visuelle et légère pour ce qui concerne l’intrigue entre les personnages et la vie du quartier, sensuelle pour évoquer les sentiments des personnages. Les descriptions et les sujets de société, plus nombreux que dans le premier opus, sont traités avec justesse et conviction.

Inutile de revenir sur le Prologue qui, en chapeautant l’intégralité de l’œuvre, démontre la maîtrise de l’auteur au niveau de la construction et décuple le suspense narratif. J’insisterai par contre sur la virtuosité de l’auteur(e) qui, avec pour seule base le récit, les réflexions et analyses d’Elena, réussit à faire couler un texte vivant, sans temps morts alors même que certains paragraphes courent sur plusieurs pages. Quelques longueurs, peut-être, dans la relation des vacances à Ischia mais, vu la façon dramatique dont elles se sont terminées, l’indulgence est de grande mise !

Mon avis sur le livre. Je croyais avoir atteint le sommet dans la hiérarchie du bonheur de lecture. Je me trompais. J’entends à gauche et à droite que ce second tome est meilleur que le premier, j’entends aussi bien l’inverse. Qu’importe, c’est la suite à la ligne près. Il est en tout cas plus accrocheur encore, plus addictif comme on dit (et lit) partout.

L’histoire d’Elena et de Lila se poursuit avec le même talent et devient toujours plus prenante. Celle du quartier où elle se déroule aussi. Un quartier dont personne (ou presque) ne sort – à moins de revenir –, ou ne rentre. Lila ne le quitte que pour se marier d’abord, puis pour fuir un mari violent et un mariage raté, Elena le quitte pour faire ses études mais y revient presque à chaque période de vacances scolaires. Un quartier qui se dégrade de plus en plus, où les différences sociales se font de plus en plus sentir et où les relations entre les familles se disloquent.

De très nombreux thèmes sociaux, sociétaux, politiques, sont explorés et deviennent récurrents. Ce second tome est plus sérieux, le propos plus profond. Il prend même une dimension politique . A mesure que le temps passe et que les jeunes du quartier avancent en âge, le déterminisme social devient plus prégnant, l’argent (et son manque) prend une importance de plus en plus grande et conditionne à lui seul les relations sociales dans le microcosme du quartier. A cause de lui, les relations se détériorent. Elena revient souvent sur la manière dont elle est (mal)habillée et le malaise qu’elle ressent au contact des autres jeunes, particulièrement lors de son séjour d’étudiante à Pise entre 1963 et 1967. Par ailleurs, dans l’Italie tout entière, la contestation se fait vive et le mouvement trotskiste trouve de nombreux adeptes chez les étudiants. Le contraste entre les quartiers aisés (où Lila vit un temps) et celui, pauvre voire misérable, de leur enfance est bien rendu grâce au regard d’Elena, qui le quitte pour y revenir à de nombreuses reprises.

Autre thème largement développé sociétal, sûrement le plus important : la condition féminine. En particulier la place et la condition de la femme dans les quartiers pauvres. Les violences conjugales, de plus en plus fréquentes et régulières, sont considérées comme « normales », y compris par les femmes elles-mêmes, qui ont fini par s’y résigner, comme le dit Nunzia à sa fille Lila. Elena Ferrante insiste longuement sur ce sujet, en de nombreuses scènes courtes mais violentes. Elena et Lila ne cessent, chacune à sa manière et avec ses armes (Elena en étudiant loin de Naples, Lila en épousant un homme riche) d’échapper à un quotidien médiocre, de devenir libres en luttant contre leur double malédiction : être nées femmes et pauvres ! Et aussi, malheureusement, de payer toutes deux le prix fort pour une liberté qui ne va pas forcément de pair avec le bonheur. Sur ce sujet, nous lisons page 67 : « … Depuis l’enfance, nous avions vu nos pères frapper nos mères. Nous avions grandi en pensant qu’un étranger ne devait pas même nous effleurer, alors qu’un parent, un fiancé ou un mari pouvaient nous donner des claques quand ils le voulaient, par amour, pour nous éduquer ou nous rééduquer ».

Et plus tard, toujours à propos de cet atavisme, des mots très forts page 133 : « Ce jour-là, je vis clairement les mères de famille du vieux quartier. Elles étaient nerveuses et résignées. Elles se taisaient, lèvres serrées et dos courbé, ou bien hurlaient de terribles insultes à leurs enfants qui les tourmentaient. Très maigres, joues creuses et yeux cernés, ou au contraire dotées de larges fessiers, de chevilles enflées et de lourdes poitrines, elles traînaient sacs à commissions et enfants en bas âge, qui s’accrochaient à leurs jupes et voulaient être portés. Et, mon Dieu, elles avaient dix, au maximum vingt ans de plus que moi. Toutefois, elles semblaient avoir perdu les traits féminins auxquels nous, les jeunes filles, nous tenions tant, et que nous mettions en valeur avec vêtements et maquillage. Elles avaient été dévorées par les corps de leurs maris, de leurs pères et de leurs frères, auxquels elles finissaient toujours par ressembler – c’était l’effet de la fatigue, de l’arrivée de la vieillesse ou de la maladie. Quand cette transformation commençait-elle ? Avec les tâches domestiques ? Les grossesses ? Les coups ?… ».

 

Mais le plus fort de l’histoire, me semble-t-il, ce sont les relations entre Lila et Elena. Les deux caractères s’affinent, se contrastent et se creusent. Lila devient de plus en plus insaisissable, caractérielle ; elle commet des actes insensés. Lena, de plus en plus mal à l’aise avec leur classe sociale, s’enfonce dans les études et ne rêve que de quitter le quartier.

En même temps, les relations entre les deux amies ont évolué depuis le tome 1. Avec le temps, elles sont devenues – chez les deux filles –  plus fourbes, conflictuelles, compétitives, plus méchantes parfois ; mais en même temps plus sincères, plus vraies, solidaires, plus complices. Plus fortes, toujours ambivalentes, plus amicales. Et, partant, plus intéressantes à explorer pour le lecteur. L’amitié est réellement l’épicentre, le moteur romanesque de la tétralogie. Lila et Lena, on les aime, heureuses ou malheureuses, on a envie d’être avec elles, de les suivre, leur donner des conseils, des tuyaux de filles, on les jalouse aussi, on aimerait bien être elles.
Leur amitié démontre, s’il en était besoin, que ce sentiment est au moins aussi fort, beau et durable (non, là, davantage), que l’amour. Voire plus car le cœur seul est en jeu. Rarement en littérature l’amitié a été-est traitée d’aussi belle manière (oui, Montaigne et son amitié « douce » avec La Boétie, Dumas et celle, virile, de ses mousquetaires, quelques romans modernes comme L’ami retrouvé de Fred Uhlman, Des souris et des hommes de Steinbeck, suggéré par mon ado, ou Le demi-frère de Lars Saabye Christensen, qui me l’a été par le fils d’une amie…), la liste pourrait s’allonger forcément, mais pas tant que ça. Alors que l’amour, lui, a été chanté, pleuré et crié sur tous les tons, exploré dans les moindres recoins du cœur des amoureux jusqu’à, parfois, nous donner la nausée ou nous énerver parce que nous, jamais, jamais on n’a eu droit à tant d’amour même si on a pourtant cru éprouver, même plus d’une fois, la passion amoureuse la plus absolue… Elena Ferrante scrute à la loupe cette amitié et dissèque au scalpel la personnalité de chacune des amies pour qui elle éprouve une grande tendresse et une véritable empathie. L’amie prodigieuse est le roman d’une amitié qui l’est tout autant. Et qui donne envie aux lectrices d’avoir une ou plusieurs meilleures amies-ennemies. Sans vouloir faire de sexisme inversé, il me semble que L’amie prodigieuse est une fresque romanesque écrite par une femme pour les femmes avant tout. Mais peut-être me trompé-je. J’aimerais bien.

Pour finir, je dirai qu’il ne se passe rien dans les pages et qu’il s’y passe pourtant énormément de choses. Les amies sont entrées dans l’âge adulte. Les petits riens de la vie quotidienne deviennent des grands touts. C’est bien ce qui donne à l’histoire toute sa force et tout son intérêt. Les pages se tournent sans qu’on s’en aperçoive et il est quasiment impossible de s’arracher à la lecture sans une vraie et bonne raison. La fatigue (même oculaire), le temps passé, le téléphone, les sorties, la cuisine, le travail (si on peut y couper bien sûr), ppfffttt, ça attendra…

Quant à moi, je lirai bien le tome 3 dans les jours qui viennent, d’autant que celui-ci se termine sur un coup de théâtre qui m’a été fatal à la toute dernière ligne. Mais après, comment attendre le tout dernier tome ? Je prends patience en pensant qu’il m’en reste deux à lire, deux ! Ma popine vient de m’annoncer que le tome 4 sortirai en France en septembre. Le 3 attendra alors cet été… non, plutôt la fin du printemps. Ou son milieu. Ou la semaine prochaine. Pas demain quand même, si ?