Sorti en octobre 2014 chez Gallimard, Collection Du monde entier. 400 pages. Traduit de l’italien par Elsa Damien. Roman. Sorti en poche en janvier 2016 chez Gallimard, Collection Folio, version que j’ai lue. 432 pages.

EN DEUX MOTS

Dans un quartier populaire du Naples des années cinquante, portrait à la fois tendre et féroce de deux gamines aux caractères tranchés. Avec des personnages hauts en couleurs évoluant au quotidien dans un panorama social omniprésent, L’amie prodigieuse, roman d’une amitié indéfectible, est fort heureusement le premier tome d’une saga captivante hautement addictive.


L’auteur(e)
. Elena Ferrante est un pseudonyme. Le succès international de sa saga L’amie prodigieuse incite journalistes et autres lecteurs curieux à essayer de savoir qui se cache derrière ce nom. Elena Ferrante, qui n’accepte que des interviews écrites, a reconnu (source Wikipédia) : « être une femme, mère de famille, et que son œuvre était d’origine autobiographique ». Ne comptez pas sur moi pour alimenter le mystère ou tenter de le résoudre, ce qui importe c’est la qualité de sa plume « prodigieuse »…

Les cinq premières lignes.  « Ce matin Rino m’a téléphoné, j’ai cru qu’il voulait encore de l’argent et me suis préparée à le lui refuser. Mais le motif de son appel était tout autre : sa mère avait disparu.
– Depuis combien de temps ?
– Quinze jours.
– Et c’est maintenant que tu m’appelles ?  » …

L’histoire. Dans le Prologue, Rino appelle Elena Greco pour lui dire que sa mère, Raffaella Cerullo, amie d’enfance d’Elena, a disparu depuis quinze jours, sans laisser aucune trace d’elle. Elena et Raffaella ont soixante-six ans. Le lendemain, « pleine de colère », Elena s’installe devant son ordinateur et commence à écrire l’histoire que nous lisons. Retour en arrière.

Naples, début des années cinquante. Dans un quartier pauvre, Elena Greco (dite Lenuccia) et Raffaella Cerullo (dite Lina, ou Lila juste pour Elena), huit ans, vivent dans le même immeuble décati. Le père d’Elena est portier de mairie, celui de Lila cordonnier. Leur vie alterne entre l’école et les jeux dans la rue de l’immeuble. Toutes deux ont de très bons résultats scolaires. Mais Lila, plus vive et plus brillante, devra arrêter à la fin du primaire pour aider son père et sa mère, tandis que Lenuccia, poussée par sa maîtresse Mme Oliviero qui a su convaincre ses parents de la faire continuer, ira jusqu’en terminale.
De confidences en longs silences, de fâcheries en rabibochages, d’amour en détestation, de fidélité en trahisons, le caractère authentique de leur amitié nous séduit et nous les suivons avec bonheur pendant huit ans, de l’enfance à l’adolescence, juste avant l’âge « adulte ».

Le style.
Quatre cent quarante pages pour raconter au quotidien une vie faite de petits riens et de grands émois, avec peu de dialogues et sur à peine dix ans, cela pourrait sembler long, voire ennuyeux à lire. Il n’en est rien, bien au contraire. L’écriture, très visuelle, est d’une fluidité cinématographique et d’une légèreté remarquable avec des dialogues savoureux et des sujets de société traités avec justesse et conviction.

Si tout dans cette histoire racontée d’une seule voix, celle d’Elena, est parfaitement réussi, sa construction est pour moi d’une maîtrise absolue grâce au prologue, qui sert d’ouverture à la tétralogie tout entière puisqu’il raconte la disparition de Lila à 66 ans alors que le tome 1 se termine seulement sur la narration de son mariage ! Vraiment très, très fort. C’est comme si toute l’histoire avait été divisée en quatre volumes après avoir été écrite entièrement ! Qui sait après tout, c’est peut-être possible, Elena Ferrante pouvait connaître la fin de son histoire sans l’avoir intégralement écrite, certains écrivains savent précisément où ils vont dès les premières pages d’écriture… En tout cas, cela décuple le suspense narratif et porte le lecteur au comble de l’addiction d’une page à l’autre, d’un chapitre à l’autre, d’un livre à l’autre !

Mon avis sur le livre. Vous le comprendrez en le lisant si toutefois vous avez la chance de ne pas l’avoir lu ! , ce livre est un véritable moment de bonheur. Les deux héroïnes nous en jettent plein le cœur, surtout Lila. Elles sont si différentes l’une de l’autre que l’on ne peut comprendre tout à fait leur amitié qu’en invoquant la loi des extrêmes qui s’attirent. Jolie et blonde, Lenuccia est raisonnable, discrète, craintive et polie ; Lila, petite brune plutôt malingre, est fantasque, exubérante, fonceuse et insolente. Lenuccia, assez personnelle et plutôt effacée, a tendance à regretter qu’on ne reconnaisse pas ses qualités. Lila au contraire, sorte d’Esmeralda des faubourgs, attire à l’adolescence les regards de tous les hommes et suscite souvent la jalousie des filles de son âge, y compris de son amie Lenuccia. Elle peut aussi se montrer dure et secrète. Si pourtant une vraie complicité les unit dans le jeu et les confidences, il arrive que le mauvais caractère de Lina et ses sautes d’humeur, ainsi que la jalousie insurmontable de Lenuccia, les amènent à se disputer, se chercher, s’éviter, se trahir même et se quitter… Des vraies amies, en somme, qui envers et contre tout se soutiennent quand il le faut, s’entraident et se confient l’une à l’autre. Leur rêve commun : écrire ensemble un grand roman pour gagner beaucoup d’argent et s’échapper de ce quartier. L’auteure-narratrice décrit les deux amies avec beaucoup d’attention et de finesse et en fait un portrait psychologique très approfondi. Elle s’attarde sur leurs pensées, sur leurs réactions tant affectives que stratégiques. Comme c’est Elena qui parle, commente et réfléchit, il nous est plus difficile de cerner Lila qui parle peu et dont les réactions sont évoquées à travers son corps, son physique expressif. Elle semble parler avec ses yeux qui s’étrécissent ou s’agrandissent à l’envi, elle provoque des phénomènes étranges par la concentration et dans l’ensemble reste auréolée de mystère aux yeux du lecteur (et de son amie)…

Quant aux personnages secondaires, très nombreux ils semblent si réels que l’on croirait les voir et les entendre dans leur quartier, petit univers fermé (les habitants en sortent rarement), à l’atmosphère violente et joyeuse où tout peut arriver. La vie est là, elle se voit et s’entend, faite des cris et des jeux des enfants, du travail fatigant des parents, commerçants ou artisans, et des jeunes (les plus riches) qui paradent au volant de leur belle Millecento. Ou encore les mammas appelant leurs enfants à travers les fenêtres ouvertes… J’ai souvent pensé que certaines scènes de rues auraient pu sortir tout droit d’un film de Mario Monicelli, Dino Risi, ou encore Vittorio de Sica. Cependant, les bonnes relations et l’entente dans le quartier sont plutôt de façade et les relations entre les familles souvent difficiles. La violence n’est jamais loin et les hommes, machos en diable, sont toujours prêts à en découdre quand il s’agit de leur sœur ou de leur mère.

Outre les relations très romanesques entre les deux amies, de nombreux thèmes sont explorés. La ville de Naples, belle et disparate, adorée par ses habitants (et par l’auteure), joue un rôle dans l’histoire. Elle nous est dépeinte dans sa splendeur et dans sa misère, un contraste souligné page 173 : « Était-il donc possible que seul notre quartier soit saturé de tensions et de violences, alors que le reste de la ville était radieux et bienveillant ? ». Une visite du centre historique de la ville, proposée par les yeux de la narratrice, provoque chez elle un véritable émerveillement et chez le lecteur une furieuse envie d’y aller.

Nous réalisons la pauvreté d’une Italie du Sud toujours à la traîne du Nord qui, lui, a profité à plein du boom économique favorisé par le Plan Marschall. La société napolitaine, patriarcale, est en retard dans de nombreux domaines. Le déterminisme social y est prégnant, pour les femmes la pression est sociale et familiale. L’école n’est plus obligatoire après la primaire, les filles en général ne vont pas au collège, encore moins au lycée. Les hommes – pères aidés des grands frères –, ont tout pouvoir sur les filles de la famille, sans que les mères puissent intervenir. Ils n’hésitent pas à frapper leur fille ou leur sœur en cas de rébellion, ce qui donne lieu notamment à une scène de grande violence dans le roman. Les filles sont matures avant l’heure : à l’âge de douze ans, Lila travaille à la fois dans la cordonnerie avec son père et dans la maison avec sa mère. Seul un « beau » mariage au sortir de l’adolescence serait pour elles l’occasion de changer de condition en devenant « maîtresses » de maison, sans se douter qu’elles ne s’émanciperaient du joug du père et des frères que pour tomber sous celui du mari.

Autres sujets ébauchés dont on devine qu’ils seront développés dans les autres volumes de la saga : les débuts de la camorra dans certains quartiers, à laquelle une famille appartient déjà, les différents mouvements politiques (certains habitants sont fascistes, d’autres communistes), ainsi que l’importance de la religion bien sûr.

Pour finir, un gros coup de cœur pour moi. Tranche de vie faite d’émotions, de suspense et de réflexion L’amie prodigieuse est un grand roman populaire (au sens « noble » du terme) et social, doublé d’une étude psychologique serrée. Il a pour seul défaut celui de rendre son lecteur totalement addict du début à la fin, puisque ce n’est que la première partie d’une tétralogie de près de deux mille pages, dont le succès mondial est amplement justifié !

 

Je promets quant à moi de lire quelques autres livres entre deux tomes de L’amie prodigieuse, un polar peut-être. Pas sûr que je tienne… Le tome 2, Le nouveau nom, me fait déjà de l’œil ! Le troisième, Celle qui part et celle qui reste, vient de sortir en broché et le quatrième n’est apparemment pas encore traduit en français. Vite, vite, vite !!!

 
Ah si, quand même, un léger bémol, histoire de… : il faut un certain temps avant de situer les nombreux personnages appartenant aux neuf familles (nombreuses elles aussi) mises en scène dans les pages. Même avec l’index, j’ai eu du mal à ne pas perdre mon latin ! Je vous l’ai dit, c’est juste histoire de…