Sorti en janvier 2017 chez Gallimard, Collection Du monde entier. 480 pages. Traduit de l’italien par Elsa Damien. Roman (saga romanesque).

EN DEUX MOTS

Foisonnant et profond. Merveilleuse histoire d’amitié remplie de surprises, parfaitement maîtrisée et d’un féminisme prégnant. Un talent qui frôle l’excellence aussi bien pour l’intrigue et l’écriture que pour l’étude psychologique et la peinture politico-sociale de l’Italie des années 70. Addictif, toujours !

Les cinq premières lignes.  « La dernière fois que j’ai vu Lila, c’était il y a cinq ans, pendant l’hiver 2005. Nous nous promenions de bon matin le long du boulevard et, comme cela se produisait depuis des années déjà, nous n’arrivions pas à nous sentir véritablement à l’aise. Je me souviens que j’étais seule à parler. Elle ne faisait que chantonner, saluant des gens qui ne répondaient même pas.… ».

L’auteur(e ?). Elena Ferrante est un pseudonyme. Le succès international de sa saga L’amie prodigieuse incite journalistes et autres lecteurs curieux à tenter de savoir qui se cache derrière ce nom. Elena Ferrante, qui n’accepte que des interviews écrites, a reconnu (source Wikipédia) : « être une femme, mère de famille, et que son œuvre était d’origine autobiographique ». Ne comptez pas sur moi pour alimenter le mystère ou tenter de le résoudre, ce qui importe c’est la qualité de sa plume « prodigieuse »…

Le style. Près de cinq cents pages qui racontent – toujours aussi bien – le quotidien (surtout celui d’Elena qui prend largement la vedette dans cet opus) d’une vie faite à la fois de petits riens et de grands émois, avec des dialogues savoureux et directs, surtout quand il s’agit de politique. Parfois presque classique, l’écriture devient visuelle et réaliste pour ce qui concerne l’intrigue entre les personnages, la vie du quartier et le quartier lui-même, sensuelle pour évoquer les sentiments et toujours pertinente. Les sujets de société et de politique, plus nombreux que dans les deux premiers tomes, sont traités avec justesse et conviction. Enfin, j’insisterai une fois encore sur la virtuosité de l’auteure qui, avec pour seule base le récit, les réflexions et analyses d’Elena, réussit à faire couler un texte vivant, sans temps morts, mais avec quelques longueurs, pour moi, dans la relation du Mai 68 français vu de l’Italie, même si le sujet est passionnant et si cette révolution a inspiré le peuple italien. La chronologie est également plus décalée que dans les précédents et les allers et retours dans le passé plus nombreux.

L’histoire ne commence pas immédiatement après la fin du second tome. Après leur enfance et leur adolescence tumultueuses, les deux amies ne se sont pas vues depuis plusieurs années. Elena, qui a fait de brillantes études à Pise et écrit un roman sur un épisode de ses vacances à Ischia, n’est pas revenue au « quartier » populaire de Naples. Elle est en pleine ascension sociale, fréquente les milieux intellectuels universitaires anti-fascistes et est fiancée – tout en espérant revoir un jour Nino Sarratore, son amour de jeunesse –, à Pietro Aido, dont le père est professeur d’université et la mère, Adele, une ardente féministe. Lila, séparée de son mari Stefano Carucci, mafieux violent et infidèle, travaille dans une usine de salaisons et élèvant son fils Gennaro. Elle a accepté de s’installer avec Enzo même si elle n’éprouve pas de sentiment amoureux pour lui. Celui-ci la soutien, l’aide, et l’aime en silence. De manière différente, les deux amies ont acquis une « indépendance » et une « liberté » fragiles.

En 1968, les filles ont dépassé la vingtaine. La révolution estudiantine, puis ouvrière, en France, fait des émules dans les milieux prolétariens mais également parmi les étudiants universitaires italiens. Les syndicats pointent le bout de leurs revendications dans les usines et les fascistes ne voient pas ça d’un bon œil et commettent des intimidations puis des agressions de plus en plus violentes. La partie historique est ici davantage développée avec un tableau très intéressant et sans concession des deux partis qui s’opposent, les syndicats aux côtés des travailleurs (mais sans vraiment les comprendre), les fascistes, souvent d’origine mafieuse, avec le patronat.

La fracture sociale est de plus en plus perceptible. La ville de Naples s’est détériorée au point de devenir dans « le quartier » une sorte d’immense poubelle à ciel ouvert, signe pour Elena d’un malaise bien plus général : « En réalité, nous étions prises dans une chaîne dont les anneaux étaient de plus en plus grands : le quartier renvoyait à la ville, la ville à l’Italie, l’Italie à l’Europe, et l’Europe à toute la planète. (…) Ce n’est pas notre quartier qui est malade, ce n’est pas Naples, c’est le globe terrestre tout entier, c’est l’univers, ce sont les univers ! Le seul talent consiste à cacher et à se cacher le véritable état des choses ».

Elena est du « bon » côté, Lila du « mauvais ». Pourtant les mentalités des amies semblent s’être inversées. Lila la rebelle, l’insoumise, la méchante comme elle se qualifie elle-même, a quitté le monde de l’argent facile pour se soumettre au travail d’usine et rentrer « dans le rang » des travailleurs. Lena, timide, complexée et réservée, est devenue une jeune femme révoltée et féministe dans l’âme même si elle finit elle aussi par se résigner à sa condition « de femme » au foyer à la naissance de sa seconde fille. Jusqu’au jour où…

Bien sûr, le livre s’achève sur un coup de théâtre que je vous laisse découvrir et qui me fait attendre la sortie de la quatrième et dernière partie en rongeant mon frein… jusqu’à mi-janvier !

Mon avis sur le livre. Quel bonheur de retrouver Lila et Elena, les deux meilleures amies-ennemies du monde ! Je dois dire pourtant que je suis entrée moins facilement dans ce troisième volet que dans les deux précédents, qui auraient pu n’en former qu’un. Parce que le départ m’a semblé un peu désorganisé dans la chronologie, ce troisième épisode ne commençant pas immédiatement à la fin exacte et précise du second, mais une quarantaine d’années après, alors que les deux amies ont la soixantaine ! Mais aussi et surtout parce que l’amie prodigieuse : Lila et sa fulgurance quasi-animale sont absentes du premier quart. Elena se concentre sur la narration de son histoire personnelle et sur le climat politique de l’Italie des années 70. Lila n’entre véritablement en scène que plus tard, même si l’on a quelques nouvelles, jamais très bonnes. Et dès son retour physique dans l’histoire, j’ai retrouvé mon besoin frénétique de faire défiler les pages.

De compliquées, les relations entre Lila et Elena sont devenues franchement conflictuelles. Dures parfois, très dures. Parties du même quartier, avec les mêmes (non)chances, elles sont maintenant aux deux extrémités de la chaîne sociale, l’une ayant eu la chance d’étudier, l’autre non. Même si l’amitié a perduré, les liens se sont distendus, la jalousie est là et maintenant la haine même s’insinue, surtout dans le cœur d’Elena qui en prend conscience et n’hésite pas à en parler. Et la relation si bien rendue, sans cesse en mutation, du sentiment d’amitié est l’intérêt majeur de cette saga.

Le climat social et politique prend ici davantage de place avec de longs passages sur les premières actions des syndicats, les attentats (Brigades rouges et fascistes), les patrons qui soudoyaient les partis, l’argent sale provenant de la mafia, comme dans ces passages.
« Le lien entre passé et présent ne s’était jamais vraiment dénoué et, dans notre quartier, la plupart des gens aimaient, chouchoutaient les fascistes ; et dès qu’il y avait une occasion de se battre, ces derniers débarquaient armés de toute leur noirceur ».
L’avis du roi des mafieux, Michele Solara : « Ceux qui mettent de l’argent font et défont autant que ceux qui travaillent avec leurs mains et leur tête. L’argent invente des horizons, des situations, il invente la vie des gens. Tu n’imagines pas combien de personnes je peux rendre heureuses ou bien détruire, rien qu’en signant un chèque ! ».

Mais, plus important encore à mon sens que les revendications prolétariennes balbutiantes est le souffle féministe qui anime Lena et sa « créatrice ». Il correspond à un éveil tardif mais combatif de certaines femmes tout en soulignant leur difficulté à se libérer du joug masculin, à se faire reconnaître en tant que femmes, en tant que femmes libres – à parler entre elles de la sexualité féminine, sujet tabou, par exemple, mais aussi le choix d’avoir ou non des enfants (pour ne pas donner d’enfants à qui que ce soit), de la possibilité de faire des études, de choisir un mariage seulement civil… Le constat que tous les hommes, même ceux issus des milieux intellectuels et privilégiés, ceux qui clamaient des discours progressistes, étaient au fond d’eux-mêmes plus ou moins misogynes. Nous sommes dans l’Italie du Sud, pas à Paris. Tout ces thèmes et bien d’autres sont largement développés, sans pour autant épargner les femmes en général, Lila et elle en particulier.
Sur ce thème : « Qu’ils soient bons ou mauvais, les hommes pensent tous qu’à chacune de leurs entreprises les femmes devraient les placer sur un autel comme s’ils étaient Saint-Georges terrassé par le dragon ».

« Il m’épouse pour avoir une domestique fidèle – tous les hommes se marient pour ça. Il arrête pas de m’dire : « putain, mais à quoi tu sers ? Tu ne sais rien, t’es pas intelligente, t’as pas de goût… T’as déjà foutu en l’air ce bel appart, avec toi tout devient moche ! »

Pour finir, je dirai que malgré quelques longueurs qui ne figuraient pas dans les deux premiers tomes, il y a toujours une étincelle pour relancer l’histoire : un drame mortel, un mariage inattendu… à lire pour la maîtrise de l’écriture et de la construction de cette longue saga, pour le rappel historique et le portrait social et politique de l’Italie sur soixante ans et, surtout, pour la manière dont est décprtiquée cette amitié si tumultueuse, autant sinon plus que le sentiment amoureux le plus fort. Et bien sûr pour l’addiction procurée. Le sevrage sera difficile…

Passages obligés emblématiques.

La vie à l’usine décrite par Lila : « Or, d’eux (les ouvriers de l’usine de salaison), il n’y avait absolument rien à apprendre, si ce n’est que la misère. Est-ce que vous imaginez ce que c’est, demanda-t-elle, de passer huit heures par jour immergé jusqu’à la ceinture dans l’eau de cuisson des mortadelles, d’avoir les doigts pleins de coupures à force de désosser la viande, d’aller et venir dans les chambres froides, à vingt degrés au-dessous de zéro, pour une indemnité de froid de dix lires ?»…

Une belle description de la baie de Naples : « La mer était couleur de plomb et le golfe l’enserrait comme le bord d’un creuset. L’épaisse masse des nuages roulait confusément vers nous. Mais au fond, entre la mer et les nuages, une longue déchirure butait contre l’ombre violette du Vésuve, comme une blessure d’où ruisselait une blancheur éblouissante ».

Un vrai coup de cœur à nouveau, en attendant la fin, qui promet d’être, comment dire : grandiose, sublime, mais qui, à coup sûr, laissera les lecteurs orphelins…