Sorti en septembre 2016 chez Sabine Wespieser Editeur. Traduit de l’anglais (Irlande) par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat. Roman. 376 pages.

 

EN DEUX MOTS Une histoire forte, une héroïne pure, attachante et émouvante, un épisode historique encore trop rarement abordé en littérature et une écriture flamboyante font de Les petites chaises rouges un livre fort, poignant et d’une grande intensité dramatique. Sûrement le plus grand livre de cette auteure si douée et si généreuse aux quatre-vingts printemps largement révolus.

L’auteure. Edna O’Brien est née en 1930 en Irlande et grandit dans une ferme isolée. Après des études de pharmacie, elle s’installe à Londres. Elle commence à écrire en 1960, ses premiers livres sont interdits en Irlande. Après son divorce d’avec l’écrivain d’origine tchèque Ernest Gébler, elle élève seule ses deux fils et vit entre l’Irlande et les Etats-Unis. Ses romans, d’abord sortis chez Fayard puis publiés ou réédités chez Sabine Wespieser, ont pour thèmes la condition des femmes en Irlande soumises à l’ordre moral puritain des catholiques, l’histoire, la politique et l’amour. Au cours de sa carrière d’écrivaine, elle a également écrit des pièces de théâtre, des scénarios et des biographies (notamment James Joyce et Lord Byron). Elle a reçu de nombreux prix littéraires.

L’histoire. En 2008, dans un paisible petit village d’Irlande, Cloonoila, un inconnu franchit un soir d’hiver la porte du pub. Beau, altier, la chevelure et la barbe blanches, portant un long manteau noir et des gants blancs, il a belle allure. Il déclare venir du Monténégro, s’appeler Vladimir Dragan et être psychiatre, plus exactement « guérisseur et sexothérapeute ». Et, surtout, vouloir ouvrir un cabinet pour y pratiquer des soins combinant la médecine ancienne et la science moderne. Son arrivée provoque le doute chez certains, l’admiration chez d’autres, pour tous une sorte de fascination. Après avoir trouvé un logement et un cabinet, il guérit sa première patiente, une nonne, et voit sa réputation de sage au grand cœur grandir auprès des habitants.

Fidelma, jeune et jolie femme mariée à un commerçant du village bien plus âgé qu’elle mais qu’elle aime toujours, succombe à son charme dès leur première rencontre. Elle voit en lui l’homme qui pourrait lui donner l’enfant qu’elle a toujours rêvé d’avoir. Ce qui se produit dès leur première nuit d’amour.

Las, le bel étranger a bien trompé son monde, il est tout le contraire de ce qu’il paraît. Peu de temps après le début de la grossesse de Fidelma, le faux guérisseur est arrêté dans un bus, alors qu’il participait à un récital de poésie. Accusé de génocide, de crimes de guerre, de massacres de masse et des pires atrocités à l’encontre des populations croates et musulmanes de Serbie, il est en réalité Radovan Karadzic, premier président de la République de Serbie. Commanditaire et acteur sanguinaire des massacres de Srebrenica et du siège de Sarajevo au cours duquel, durant quarante-quatre mois, des populations seront arrêtées, torturées, massacrées. Il est emmené au Tribunal International de La Haye pour y être jugé.

La petite histoire (celle de Fidelma et des villageois) bascule dans la grande et l’héroïne bafouée, après avoir subi des outrages vengeurs d’une violence indicible (la scène est à lire « les yeux fermés »), se réfugiera dans les bas-fonds de Londres où elle tentera, malgré les remords, la culpabilité et la haine, de se reconstruire et de remonter la pente en affrontant la réalité.

 

Le style. Comme à son habitude, Edna O’Brien a utilisé l’alternance. Un lyrisme pur pour évoquer les sentiments (bons ou mauvais) des personnages et dépeindre le décor, l’Irlande qu’elle chérit, et le réalisme le plus cru pour relater les comportements et les actions – même les plus monstrueux –  des personnages. De temps à autre, la parole est donnée à Fidelma, l’héroïne, ainsi qu’à quelques personnages secondaires. Pour ces derniers, qui se racontent dans de brefs passages éprouvants à lire, l’écriture est adaptée à leur langue et à leur façon de s’exprimer. Une mention spéciale pour la traduction – à deux plumes – qui a sublimé l’élégance, l’ardeur et la poésie du texte tout en libérant une émotion prégnante à chaque instant.

Mon avis sur le livre. Les petites chaises rouges évoque un pan de l’histoire de l’ex-Yougoslavie, c’est particulièrement rare pour être souligné. Edna O’Brien a habilement mêlé la « petite » et la « grande » histoires. Elle a déplacé les événements géographiquement (la fuite et l’arrestation du Docteur Vlad n’ont pas eu lieu en Irlande mais à Belgrade après une cavale de plusieurs années dans des monastères), mais pas dans leur chronologie. Ces événements dramatiques, la guerre civile de Bosnie, s’ils servent de cadre au roman, n’en constituent pas la véritable trame. Mélangeant les genres avec une grande dextérité, passant de l’histoire à l’Histoire, Edna O’Brien s’en est servie comme d’un arrière-plan, un « prétexte » au départ de son intrigue romanesque. Le suspense n’étant pas l’élément essentiel de l’histoire, nous avons très vite des informations sur l’identité du docteur Vlad : il s’agit de Radovan Karadzic, surnommé Le boucher des Balkans, ou encore La bête de Bosnie, l’un des criminels de guerre les plus recherchés au monde.

Cependant, même si la guerre civile de Bosnie revient de façon récurrente et si certaines exactions sont décrites en détail par des victimes (ou des participants), nous laissant exsangues à la fin des récits heureusement brefs, l’intérêt du livre ne tient pas seulement à la relation historique. L’un des rouages essentiels du roman est l’étude psychologique, avec l’opposition radicale entre les deux personnages. Le bien parfait : la pureté, la fragilité, en la personne de Fidelma et le mal absolu : la noirceur et l’hyper violence en celle de Vlad (qui pourtant, à ses moments perdus, compose des poèmes, un peu comme certains nazis passionnés de musique wagnerienne !). L’auteure utilise une langue glaciale, distante, pour parler de lui, mais relate avec une tendresse et une compassion contagieuses les tourments de son héroïne et ses efforts pour rester debout, digne malgré tout, utilisant pour cela l’entraide et l’assistanat aux plus démunis qu’elle.

D’autres thèmes majeurs et d’une grande actualité sont abordés dans cette œuvre avant tout romanesque. Outre l’horreur de la guerre, plus encore peut-être la guerre civile, l’analyse de la dualité humaine, la pensée (pas forcément partagée) qu’en tout homme peuvent cohabiter un loup et un agneau, c’est en tout cas ce que dit un proverbe serbe cité en exergue du livre ; les réfugiés de tous pays et de toutes misères, la solidarité chez les laissés-pour-compte… Et bien d’autres…

Enfin, Edna O’Brien, considérée à juste raison comme la plus grande dame de la littérature irlandaise, ici comme dans tous ses livres est attentive aux humains, à ceux qui souffrent, en particulier les femmes toujours obligées de lutter pour améliorer leurs conditions et leur rang social. Les petites chaises rouges est un livre profond, intense, d’une beauté fascinante et d’une gravité sans nom, dont le principal atout est d’avoir construit une intrigue romanesque puissante avec pour cadre un épisode historique macabre. Un pur chef-d’œuvre, écrit par une femme que la force et la vitalité pousseront assurément à écrire jusqu’au bout de sa vie, un peu comme Joyce-Carol Oates et Toni Morrison. Pour notre immense plaisir. Pour le vôtre aussi. J’espère ardemment vous avoir convaincus de le lire. Pour ma part, je remercie Emmanuelle, la libraire qui m’a incitée à le sortir de ma PAL plus vite que prévu… Je n’ai lu que deux autres livres d’Edna O’Brien et vais remédier très vite à cela. Promesse à tenir…

 

Pas de morceaux choisis cette fois-ci, je ne saurais lesquels, si ce n’est l’introduction, qui justifie le titre du livre.

sarajevo-les-chaises-rouges

« Le 6 avril 2012, pour commémorer le vingtième anniversaire du début du siège de Sarajevo par les forces serbes de Bosnie, 11 541 chaises furent alignées sur les huit cents mètres de la grand-rue de Sarajevo. Une chaise vide pour chaque Sarajévien au cours des mille quatre cent vingt-cinq jours de siège. Six cent quarante-trois petites chaises représentaient les enfants tués par les snipers et l’artillerie lourde postés dans les montages à l’entour. » C’est l’histoire de ce siège qui sert de cadre au roman.

 

TOUT PETIT RAPPEL HISTORIQUE
Radovan Karadzic, jugé et finalement condamné à quarante ans de prison en mars 2016, plus de vingt ans après les faits, au cours d’un procès où il plaida non coupable, se défendit en niant tous les faits dont il est accusé, se posant en victime et déclarant que les morts n’étaient que des mannequins, des « ossements venant d’autres guerres » déposés là par l’ennemi. Outre les onze milles victimes du siège lui-même, huit mille autres musulmans ont été tués à Srebrenica en 1995.