Sorti en août 2017 chez Albin Michel, Collection Terres d’Amérique. 397 pages. Roman. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Serge Chauvin, qui a traduit tous les romans de Colson Whitehead.

 

 EN DEUX MOTS

Evénement de la rentrée littéraire 2016 aux Etats-Unis, événement littéraire annoncé de la rentrée littéraire 2017 en France, ce roman hors normes décortique comme jamais les fondations et la mécanique infernale parfaitement huilée de l’esclavage aux Etats-Unis. Un véritable coup de poing pour les hommes blancs de toutes nationalités. IN-DIS-PEN-SA-BLE pour comprendre l’Amérique (et le monde) d’aujour’d’hui.

Les cinq premières lignes :
La première fois que Caesar proposa à Cora de s’enfuir vers le Nord, elle dit non. C’était sa grand-mère qui parlait à travers elle. La grand-mère de Cora n’avait jamais vu l’océan jusqu’à ce jour lumineux, dans le port de Ouidah, où l’eau l’avait éblouie après son séjour dans les cachots du fort. C’est là qu’ils avaient été parqués en attendant les navires.

 

Le passage le plus terrible pour moi : (page 214, dans la bouche d’un abolitionniste) : « Avant de revenir en Caroline du Nord, je n’avais jamais vu une foule déchiqueter un homme et lui arracher les membres, répondit Martin. Quand on a vu ça, on renonce à dire ce que les gens sont capables de faire ou pas ».


L’auteur. Colson Whitehead est né en 1969 à New York. Diplômé de Harvard en 1991, il commence une carrière de journaliste pour le New York Times, entre autres. Son premier roman, L’Intuitionniste, sort en 1999 aux Etats-Unis, en 2003 en France, chez Gallimard. Suivront Ballades pour John Henry, Apex ou le cache-blessure, Sag Harbor, Zone 1, toujours chez Gallimard. Enfin son sixième roman, en août 2017, Underground Railroad, sorti en 2016 aux Etats-Unis, où il a été élu meilleur roman de l’année 2016 et a reçu le prix Pulitzer de la fiction 2017 ainsi que le prix Arthur-C.-Clarke 2017. Les droits audiovisuels ont été acquis par Barry Jenkins (Moonlight…)

Bien écrit, le roman se lit facilement en dépit des nombreuses références (historiques, « techniques », sociales et politiques) auxquelles il fait mention grâce à un style simple, une construction chronologique et géographique à la fois, et à un processus narratif explicite. Les réflexions (nombreuses) des personnages, Cora en particulier, sont clairement développées et font corps avec l’ensemble du récit. La traduction est elle aussi de haut niveau et rend le texte très compréhensible. Apprendre sur Internet que les droits de filmer avaient d’ores et déjà été achetés fut une évidence au vu du caractère visuel épique de cette course effrénée de l’héroïne vers la liberté.

L’histoire. La Guerre de Sécession (1861-1865) n’a pas encore eu lieu aux Etats-Unis. L’histoire commence en 1820 en Géorgie, par le rappel de l’évasion « réussie » de Mabel, la mère de Cora, qui lui en voudra toujours de l’avoir abandonnée enfant.

Plus tard, quand elle aura seize ans, Cora, entraînée par Caesar qui lui parle du chemin de fer souterrain clandestin, réseau utilisé par les anti-esclavagistes pour faire fuir des esclaves des plantations du Sud vers les états du Nord, acceptera de le suivre dans son évasion.

De la première à la dernière page, il est question de fuite, que de fuite. Cora fuit. Elle fuit la plantation et son propriétaire-tortionnaire, elle fuit sa condition d’esclave et ses conditions de survie, son dortoir puant, elle fuit les hommes, les autres esclaves… Elle fuit les états esclavagistes du Sud les uns derrière les autres. Elle se fuit elle-même.

Racontée comme une aventure haletante, une fuite éperdue et une chasse à la femme menée avec acharnement par un chasseur d’esclaves, l’histoire n’épargne aucun détail sur l’esclavage et toutes ses atrocités, y compris les plus indicibles et les plus difficiles à lire. Lynchages, pendaisons, flagellations, viols, mutilations, violences sadiques, et même expériences médicales visant à stériliser les Noirs en Caroline du Sud, pays en apparence « accueillant ». Je me contenterai quant à moi de cette énumération non exhaustive de ce que subissaient à longueur de temps les esclaves noirs. Jusqu’au bout, Cora tentera de recouvrer sa liberté et nous sommes de tout cœur avec elle et avec ses compagnons de calvaire.

Mais l’auteur déborde largement du sujet « romanesque ». A travers cette fuite épique, Colson Whitehead mène une réflexion politique qui remonte comme jamais aux racines du mal. En plongeant dans les véritables fondements de l’esclavage, dans son organisation bien rodée, en revenant à la conquête des terres indiennes par les ancêtres de ces colons esclavagistes, dont bon nombre étaient des misérables vauriens ou des criminels en fuite dans leur pays d’origine, couverts par des politiciens véreux – tous n‘avaient pas fui leur pays vers l’Eldorado américain pour des raisons politiques ou de famine –, en les expliquant et en les illustrant par le menu, il nous amène au racisme ambiant qui gangrène encore aujourd’hui une grande partie de l’Amérique.

Car le martyre des esclaves noirs n’a pas cessé lors de la fin de la Guerre de Sécession, avec l’abolition officielle de l’esclavage en 1865. Des mouvements de criminels racistes ont pris le relais, le plus tristement célèbre étant le Ku Klux Klan, dont certains membres sont encore actifs dans l’Amérique d’aujourd’hui et hésitent à peine à défiler encagoulés… Entre 1865 et juillet 1964, date de la signature du Civil Rights Act, loi américaine interdisant et rendant illégale la discrimination reposant sur la race, la couleur, la religion, le sexe ou l’origine nationale, plusieurs milliers de Noirs (cinq mille au moins officiellement recensés) furent lynchés, essentiellement en Caroline du Nord.

 

Mon avis sur le livre. Premier roman que je lis de Colson Whitehead, ce n’est certes pas le dernier. Pourtant un tel coup de poing m’a mise KO même si ce n’est pas la première fois que je lis sur ce terrible sujet. Dans une langue romanesque claire et vivante, Colson Whitehead relate la survie de Cora et de ses semblables dans la plantation Randall, ses tentatives d’évasion et les poursuites impitoyables auxquelles elles ont donné lieu, tout en proposant au lecteur une réflexion profonde sur les conquêtes prédatrices des Européens en Amérique.

La terre d’Amérique, d’abord, en exterminant les peuples autochtones, et son exploitation en plantations (ici le roi coton), ailleurs le tabac, la canne à sucre, plus tard les différents minerais au premier rang desquels, l’or. Pour les cultures, ils sont allés chercher en Afrique le « personnel » indispensable qui leur manquait puisqu’ils avaient quasiment exterminé les Amérindiens en presque trois siècles. Prouvant s’il en était besoin que l’Amérique – celle de Trump et de son mur à la frontière mexicaine aujourd’hui – s’est construite sur la terre des autres avec le sang des autres. Et que tous les Américains sans exceptions sont enfants, petits-enfants ou arrière-petits-enfants de migrants européens par choix et africains par obligation.

La méditation déborde le cadre historique pour devenir très politique en englobant la conquête de l’Amérique par les Européens (ici essentiellement les Britanniques mais historiquement tous les Européens, ne l’oublions pas), l’esclavagisme et la question raciale. Jusqu’à, aujourd’hui encore, la place ou la non-place dans de nombreux états, de l’homme noir dans la société américaine. Et de son égalité de droits (de fait ?) avec l’homme blanc.

Plutôt que continuer à commenter ce livre si intense, je préfère, sans m’arrêter sur les mauvais traitements, en citer quelques extraits parmi les plus explicites et les plus justes. Ce qui peut sembler un peu long mais en vaut réellement la peine.

Sur le choix des esclaves, page 16 : La bizarrerie de l’Amérique, c’était qu’ici les gens étaient des choses. Mieux valait limiter les dépenses pour un vieillard qui ne survivrait pas à la traversée de l’océan. Un jeune mâle d’une vigoureuse lignée tribale faisait saliver les clients. Une jeune esclave qui pondait des petits était comme une presse à billets : de l’argent qui engendrait de l’argent. Quand on était une chose – une charrette, un cheval, un esclave –, on avait une valeur qui déterminait ce qu’on pouvait espérer.

Sur l’évidence pour les esclavagistes d’asservir les esclaves, peut-être le plus horrible, car il exprime l’inexorable logique raciale, page 108, énoncée par l’ignoble Ridgeway, le chasseur d’esclaves, en une sorte d’apologie du vol, de la spoliation et du crime et, peut-être aussi un aveu énorme et inconscient de faiblesse  : « Si les nègres étaient censés jouir de leur liberté, ils ne seraient pas enchaînés. Si le Peau-Rouge était censé conserver sa terre, elle serait encore à lui. Et si le Blanc n’avait pas été destiné à s’emparer de ce nouveau monde, il ne le possèderait pas. Tel était l’authentique Grand Esprit, le fil divin qui reliait toute entreprise humaine : si vous arrivez à garder quelque chose, c’est que cette chose vous appartient. C’est votre bien : votre esclave, votre continent. L’impératif américain ».

L’auteur revient maintes et maintes fois sur les origines de l’Amérique qui, ne l’oublions jamais, avant Christophe Colomb, était un continent occupé à cent pour cent par des tribus indiennes qui réglaient leurs conflits par négociations ou par des guerres tribales mais vivaient globalement en harmonie. Entre tribus et avec la nature, qu’elles respectaient et utilisaient sans l’exploiter.

Avec ces nombreux retours en arrière, nous comprenons bien que l’esclavage des Noirs est une suite « logique » de l’extermination des Indiens pour les colons restés et leur descendance. Et comment et pourquoi les Européens sont allés chercher en Afrique des esclaves pour récolter le coton qu’ils avaient planté sur les terres volées aux Indiens. Vraiment pas de quoi être fier d’être blanc de peau.

Ainsi lisons-nous : « La terre qu’elle avait labourée et cultivée avait été une terre indienne. Elle savait que les Blancs se vantaient de l’efficacité des massacres, au cours desquels ils tuaient des femmes et des enfants et étouffaient au berceau leur avenir. Des corps volés qui travaillaient une terre volée. C’était une locomotive qui ne s’arrêtait jamais, dont la chaudière avide se nourrissait de sang ».

« Ils étaient installés sur ce qui était naguère une terre cherokee, la terre de leurs ancêtres peaux-rouges, jusqu’à ce que le Président en décide autrement et ordonne leur expulsion. Les colons avaient besoin de la terre, et si à ce stade les Indiens n’avaient pas encore compris que les traités du Blanc n’avaient aucune valeur, alors ils n’avaient que ce qu’ils méritaient. Certains de ses amis étaient dans l’armée à l’époque. Ils avaient raflé les Indiens dans leurs campements – hommes, femmes, enfants, et tout ce qu’ils pouvaient transporter sur leur dos –, puis ils les avaient conduits à marche forcée à l’ouest du Mississippi. « La Piste des Larmes et de la Mort », l’avait baptisée par la suite un vieux Cherokee, à juste titre et avec ce talent rhétorique typiquement indien. La maladie et la malnutrition, sans parler de l’hiver mordant de cette année-là, les terrassèrent par milliers. Lorsqu’ils finirent par atteindre l’Oklahoma, d’autres Blancs les attendaient déjà, usurpant la terre promise aux Indiens par un nouveau traité sans valeur ».

« Un des shérifs adjoints a dit que ça lui rappelait le bon vieux temps des guerres indiennes, des raids sur les campements. Bitter Creek, Blue Falls.

 

Pas de doute, nous sommes bien dans la collection Terres d’Amérique de Francis Geffard. Même si les Indiens ont presque tous disparu et ont été remplacés par les esclaves noirs !

Enfin, le passage le plus fort, un peu long certes mais que je suis incapable de commenter sans le paraphraser. C’est un abolitionniste qui parle :

L’Amérique est également une illusion. La plus grandiose de tout. La race blanche croit, croit de tout son cœur, qu’elle a le droit de confisquer la terre. De tuer des Indiens. De faire la guerre. D’asservir ses frères. S’il y avait une justice en ce monde, cette nation ne devrait pas exister, car elle est fondée sur le meurtre, le vol et la cruauté. Et pourtant nous sommes là.

Je suis censé répondre à Mingo, qui appelle un progrès graduel, qui appelle à fermer nos portes aux démunis. Je suis censé répondre à ceux qui trouvent cet endroit trop proche de l’influence néfaste de l’esclavage, et qui estiment que l’on devrait partir vers l’Ouest. Je n’ai pas de réponse à vous offrir. Je ne sais pas ce que nous devrions faire. Ce mot “nous”. En un sens, la seule chose que nous avons en commun, c’est la couleur de notre peau. Nos ancêtres sont venus de toutes les régions du continent africain. Et il est vaste, vous pouvez vérifier par vous-même. Ils avaient des coutumes différentes, des moyens de subsistance différents, ils parlaient cent langues différentes. Et ce grand mélange a été emmené vers l’Amérique dans les cales des navires négriers. Vers le Nord, le Sud. Leurs fils et leurs filles ont récolté le tabac, cultivé le coton, travaillé dans les plus vastes domaines et les plus petites fermes. Nous sommes des artisans, des sages-femmes, des prêcheurs et des colporteurs. Ce sont des mains noires qui ont construit la Maison-Blanche, le siège de notre gouvernement national. Ce mot “nous”. Nous ne sommes pas un peuple mais une multitude de peuples différents. Comment une seule personne pourrait-elle s’exprimer au nom de cette grande et belle race – qui n’est pas une seule race mais mille races, avec des millions de désirs, de vœux et d’espoirs pour nous-mêmes et nos enfants ?

Car nous sommes des Africains en Amérique. Une chose sans précédent dans l’histoire du monde, sans modèle pour nous dire ce que nous deviendrons.

La couleur doit suffire. Elle nous a amenés à ce soir, à ce débat et nous conduira vers l’avenir. Tout ce que je sais au plus profond de moi, c’est que dans l’élan comme dans la chute nous sommes un, une seule famille noire qui vit en voisine d’une seule famille blanche. Certes, nous ignorons peut-être quel chemin emprunter dans la forêt, mais nous pouvons nous soutenir mutuellement quand nous fléchissons, et c’est ensemble que nous arriverons à bon port.

Pour finir, je dirai que ce livre est dans la continuité temporelle de Jeu blanc, que leur sujet est le même. Leur histoire se déroule sur les mêmes lieux mais en des temps différents. Et, comme m’a dit ma popine, tout cela n’est pas très glorieux pour les USA. Oh que non !

Inutile de préciser que ce livre hors du commun va rejoindre Jeu blanc dans la rubrique du même nom. Et que je vais « essayer » de lire quelque chose de moins douloureux.