Sorti en mars 2017 chez Actes Sud, Collection Babel. 176 pages. Roman. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Romain Magras. Sorti en Argentine en 2005.

L’auteure. Claudia Piñeiro est née en 1960 à Buenos Aires. Journaliste, conteuse publique, scénariste, elle publie plusieurs romans chez Actes Sud ; entre autres, Les veuves du jeudi, Betibou, Une chance minuscule, Elena et le roi détrôné. J’en lirai sûrement un ou deux autres avec plaisir.

EN DEUX MOTS : Un mari volage et la femme trompée qui va avec. Entre aléas de la vie domestique dans la classe moyenne argentine et aléas conjugaux, une histoire désopilante à l’humour grinçant racontée dans un style rapide et burlesque à la fois. Détente assurée. A lire par toutes les femmes trompées (si elles le peuvent) mais aussi par tous ceux qui les trompent…

L’histoire. Dans un quartier chic de la banlieue de Buenos Aires, Inés, son mari Ernesto et leur fille adolescente Lali mènent une vie tranquille. En apparence. Leur petite vie bien réglée bascule un soir après qu’Inés découvre par hasard que son mari la trompe. En cherchant un stylo dans les affaires de son mari, elle tombe sur un cœur dessiné au rouge à lèvres traversé d’un Je t’aime et signé A toi. Elle commence à le surveiller et à chercher d’autres indices sans rien trouver de concluant. Ernesto quant à lui passe de plus en plus de temps à son travail, y compris le week-end. Jusqu’à ce soir fatal où, ayant surpris un coup de téléphone suspect, elle décide de le suivre et assiste à une dispute entre les amants qui se termine par la mort accidentelle de la maîtresse de son mari qui s’avère être sa secrétaire, Alicia.
Bien que furieuse de cette situation, Inés n’aura qu’une idée en tête : sauver ce qui peut l’être, en empêchant Ernesto d’être arrêté et en espérant par là-même le récupérer.

À partir de là, les événements s’enchaînent à grande vitesse. Le lecteur découvre – en même temps qu’Inés -que les choses sont loin d’être ce qu’elles paraissent et va de surprise en surprise. Elle sera tour à tour manipulatrice ou manipulée, jusqu’au piège final, totalement inattendu. Je laisse bien évidemment au lecteur le plaisir de découvrir sur qui se refermera ce piège.
Parallèlement à la désintégration du couple, nous assistons, impuissants au drame personnel que vit la jeune Lali à l’insu de ses parents.

Le style. Enlevé, narratif, bourré d’humour bien noir. Suspense tendu.

Mon avis sur le livre. Le moins que l’on puisse dire c’est que l’auteure traite le sujet de l’adultère avec une grande originalité et de manière inattendue. On est loin d’un drame passionnel, ou plutôt celui-ci existe mais pas entre le mari et la femme (impossible d’en dire davantage), et c’est assez dérangeant. Ce nous d’emblée nous frappe, c’est l’immense froideur d’Inés. Pas de scène de ménage, pas de cris, pas de pleurs. Confrontée à la tromperie et à la mort accidentelle d’Alicia, elle n’aura pour seul objectif que de sauver les apparences et d’éloigner les soupçons de la police d’Ernesto, jusqu’au point de basculement de l’intrigue.

Ernesto quant à lui ne nous est guère plus sympathique qui, tout en faisant profil bas, ménage en réalité habilement ses arrières. Il veut le beurre, l’argent du beurre et la nièce de la crémière.

Le seul personnage pour lequel on éprouve de l’empathie est leur fille Lali, adolescente livrée à elle-même et dont les parents ne soupçonneront jamais le drame intime qu’elle vit pourtant sous leurs yeux.

Côté intrigue, le suspense est très habilement mené, et ce jusqu’à la fin. On va de découverte en découverte à mesure que les enquêtes (celle d’Inés et celle de la police) progressent. La manipulation est constamment présente entre les personnages, entre l’auteure et le lecteur. Les pages se tournent d’elles-mêmes.

Autre intérêt du livre, une peinture sociale au vitriol de la bourgeoisie « friquée » de Buenos Aires, pour laquelle les apparences et le qu’en dira-t-on prévalent sur les sentiments et qui n’est pas sans nous rappeler l’inénarrable série américaine à succès Desperate Housewives. Inés s’ennuyait dans sa petite vie bien ordonnée de femme au foyer aisée, et l’on sent bien que finalement cette situation la comble d’aise, en la hissant pour une fois sur le devant de la scène. Elle n’est plus seulement l’épouse d’Ernesto, mais devient la véritable protagoniste de leur histoire. Le charme discret de la bourgeoisie ne connaît décidément pas de frontières.

L’humour noir et décapant de l’auteure sert cette histoire autant que ses personnages et ses situations désopilants. L’on rit beaucoup, souvent sans s’y attendre, même si c’est en grinçant des dents. Le roman est parsemé de petites vérités croquignolettes et bien senties qui trouvent leur ancrage dans la vie de tous les jours.

« Je fis une halte dans un salon de coiffure pour me faire épiler. Comme dit ma mère : « quand une femme sort dans la rue, elle doit toujours être épilée et porter une culotte propre. » 

« Il faut davantage se méfier des hommes lorsqu’ils t’offrent des fleurs que lorsqu’ils te flanquent des gifles. »

« Ernesto est un type merveilleux, me dis-je. Pas comme ceux qui vont soulager leurs ardeurs à l’extérieur, et qui viennent ensuite se soulager de leurs fautes à la maison « Chérie, je ne peux pas te mentir, il faut que je t’avoue que j’ai couché avec ta meilleure amie », qu’ils disent. « Mais, putain, mens-moi sale enfoiré, tu pourrais au moins faire ça pour moi ! » faudrait-il leur répondre, à ces salauds. »

« Nous nous donnâmes un baiser d’au-revoir. Ce n’était pas un baiser spectaculaire, mais tout de même un baiser. Ce qui, pour un ménage aussi vieux que le nôtre, n’était pas si mal. Avec le temps, les couples s’embrassent de moins en moins, tout le monde le sait, même s’il n’y en aucun qui accepte de le reconnaître. C’est ainsi. Parfois, ils s’embrassent en public, rien que pour que les autres voient qu’ils s’embrassent. (…) Mais, dans l’intimité, c’est autre chose, ils n’en ressentent pas le besoin.»

« Les mecs sont tous pareils ; toi, ils te disent ce que tu dois faire, pendant qu’eux, de leur côté, ils font leurs petites affaires comme ça les arrange. »

« Au bout de vingt ans, un couple n’est plus ce qu’il est, il devient ce que l’on croit qu’il est. On mélange les choses dans sa tête, on s’attribue ce qui en fait été vécu par d’autres. Tout se ressemble tellement, surtout pour les ménages comme le nôtre, les familles type, le modèle standard. Je ne sais pas s’il m’était déjà arrivé de regarder des photos sur le lit avec Ernesto, mais, même si ce n’était pas le cas, cela aurait pu m’arriver. Et c’était ce sentiment-là qui m’habitait, l’impression de retrouver quelque chose que nous avions déjà connu par le passé. »

La meilleure pour la fin, dans laquelle l’auteure utilise de façon géniale une métaphore géométrique pour résumer la situation triangulaire des personnages.

« Je n’avais jamais été très bonne élève. Les cours ne m’intéressaient pas, j’avais la tête ailleurs. Les premiers temps, cela me posait problème, j’avais peur de me faire traiter d’idiote. Jusqu’à un après midi, je devais alors être en sixième, que je n’arrivais pas à apprendre les différents types de triangles, équilatéral, isocèle et rectangle. J’avais l’impression d’être une bonne à rien, je le répétais sans cesse et, dès que je refermais mon cahier, tout s’effaçait. Comme si j’avais eu une tare. Maman avait compris que quelque chose ne tournait pas rond chez moi et elle me disait : « ne t’en fais ma chérie ; tu sais, s’il y a bien une chose qui ne te servira jamais dans la vie c’est de savoir ce que c’est qu’un triangle isocèle ». Et elle avait bien raison, on nous enseigne vraiment un tas de choses stupides. Etait-ce le triangle isocèle qui allait résoudre mes problèmes avec A toi ? Ce genre de triangles, personne ne vous en parle à l’école et vous devez apprendre toute seule à les connaître. (…) On se fait presque toujours recaler. Même quand on pense s’en être bien sortie, car au moment où on s‘y attend le moins, alors que l’on pense avoir identifié les trois côtés du triangle, on voit en apparaître un quatrième. Et l’on se trouve confrontée à la quadrature du cercle. Comme moi maintenant. (…) Et personne ne connaît fichtre rien à cette géométrie-là.»

Enfin, un peu déroutant au début à la fois par la situation des personnages et surtout par leurs comportements – totalement inattendus –, A toi finit par nous emporter dans ses méandres, et ce pour les mêmes raisons. Et heureusement, car ce ne sont pas leurs qualités humaines qui risquent d’emballer le lecteur, ni leurs relations, parfois à la limite du malsain. Excepté la jeune Lali, ado paumée victime de l’égoïsme et de l’indifférence de ses parents, empêtrés dans leurs turpitudes et de fait incapables de l’aimer, de s’en occuper et de s’en préoccuper.

Pour finir, je dirai que ce livre est une tragicomédie moderne, drôle, menée tambour battant.
Attention pourtant ! Ce roman n’est pas à mettre entre toutes les mains ! En tous cas pas celles de lectrices cocues, pressentant qu’elles le sont ou sur le point de l’être. Quoique… Les petits tuyaux que nous donne l’auteure et les aphorismes qu’elle assène peuvent toujours être utiles si la situation est grave mais pas désespérée. Comme :

« On est toujours préparée à l’idée de se faire plaquer, c’est classique. Et celle qui ne s’est jamais fait plaquer vit en permanence avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête, car elle sait que tôt ou tard, ça finira par lui arriver. »

A bonnes entendeuses…