Sorti en février 2015 chez Sabine Wespieser Editeur. 144 pages. Roman.

 

En deux mots Une écriture limpide, pudique et retenue, la quête des origines et l’évocation nostalgique du temps qui passe, dans Chemins Michèle Lesbre aborde une fois encore le manque de son père trop tôt disparu. Un tableau sépia tout en douceur et nostalgie et une belle réflexion sur le temps qui passe et son inexorable érosion.

 

L’auteure. Michèle Lesbre est née à Tours en 1939 et vit à Paris. Comédienne de théâtre puis institutrice, elle entre en littérature avec des livres noirs : Une simple chute (Actes Sud, Babel noir, 1997) et Que la nuit demeure (Actes Sud, Babel noir, 1999). Depuis 2001, tous ses livres seront publiés chez Sabine Wespieser éditeur, notamment Boléro (2003), La Petite Trotteuse (2005), Le Canapé rouge (2007, finaliste du Goncourt), Sur le sable (2009), Un lac immense et blanc (2011), Ecoute la pluie (2013) et enfin celui-ci, Chemins. J’ai pour part beaucoup aimé Ecoute la pluie.

L’histoire. Depuis la terrasse du café où elle est assise, la narratrice entrevoit, assis sous un réverbère, un homme plongé dans un livre. Le plaisir de lecture se voit sur son visage. Elle découvre avec surprise que ce livre, Scènes de la vie de bohème d’Henri Burger, est précisément… le livre de chevet de son père. Elle voit dans cet homme le fantôme de son père et cette vision comme un signe. Se peut-il que l’homme sérieux qu’elle a connu ait rêvé d’une vie de bohème comme celle des personnages du livre de Burger ? Puisqu’elle n’a pas eu le courage de lire le livre jusqu’à présent, elle décide de le faire à l’occasion d’un voyage qui la ramènera, pense-t-elle, aux sources de sa vie, auprès de son père mort trop jeune.
Dans le même temps, un couple d’amis lui demande d’occuper leur maison pendant leur absence. Réticente, elle finit par accepter car celle-ci se trouve sur le chemin de la maison de ses grands-parents, en bord de Loire, où elle passait ses vacances.
Elle part, refaisant par la pensée et dans la réalité les chemins qui la ramèneront vers son père. D’hôtel en hôtel, de canal en canal, d’écluse en écluse, de rencontre cocasse en rencontre émouvante, elle nous entraîne dans un pèlerinage lent et mélancolique au fil de l’eau, à la recherche d’un père qu’elle n’a connu qu’à l’âge de trois ans et du drôle de couple mal assorti que formaient ses parents.
Le style. A la fois sobre et élégante, l’écriture de Michèle Lesbre est aussi tout en murmures et en douceur. Le temps a apaisé le propos pourtant difficile de l’histoire. Les mots coulent avec une belle fluidité, comme l’eau de la Loire dont la narratrice suit à pied ou en péniche les chemins de halage. Ils dérivent au rythme lent et retenu de l’eau qui coule d’un bout à l’autre des chemins, et du roman. Habilement, la narratrice utilise des mises en forme typographiques différentes pour positionner les souvenirs dans le temps : l’italique pour le passé lointain de l’enfance en famille, et pour le reste, souvenirs récents et temps présent, des caractères romains. Ces variations de style facilitent les changements d’époque, afin que les deux époques se frôlent sans se toucher vraiment et que la vérité sur le père se faufile entre les deux.
Certains souvenirs, très vivaces dans l’esprit de l’auteure : des dîners de vacances dans la maison des grands-parents, avec la famille au grand complet… lui reviennent en des scènes très visuelles aux allures de tableaux impressionnistes.
On peut dire que les couleurs de la couverture de Chemins sont en harmonie totale avec le contenu du livre. Douce dans ses couleurs sépia, sobre dans le visuel : un auteur, un titre, un éditeur, point. Rarement la maquette, la typographie et les couleurs élégantes de la maison d’édition Sabine Wespieser, toujours les mêmes ou variant de façon infime (intime ?) d’un auteur à l’autre, ont été si bien portées. Douceur et sobriété sont aussi les qualités qui peuvent mieux caractériser le contenu du livre. Avec la patience et la légèreté.
Mon avis sur le livre. Chemins est un livre -en grande partie autobiographique- sur la filiation, le retour aux origines de soi, avec la recherche éperdue d’un père mal et peu connu (si peu qu’elle le nomme «son intime étranger») puisqu’il ne sait rien d’elle et elle rien ou presque de lui. Et qu’elle va retrouver peu à peu sans jamais l’atteindre tout-à-fait.
Mais dans Chemins, il est aussi beaucoup question du temps. Le temps qui passe, celui qui revient (par les souvenirs) et qui use et polit toute chose. Enfin, le temps qui, toujours, nous manque ou nous a manqué. Dans Chemins, nous trouvons toutes ces variations du temps. En partant en quête de souvenirs, c’est la rue où elle a passé son enfance qu’elle retrouve, la rue du Souci. Dans un passage, elle évoque le passage du temps comme un ressenti physiquement douloureux : L’émotion était douloureuse. J’éprouvais la sensation physique du temps écoulé, il me traversait. Une immense fatigue s’était emparée de moi comme si j’avais marché jusque-là pendant toutes ces années, comme si ce long chemin m’avait ramenée au point de départ et que je ne savais plus comment reprendre la route dans le bon sens, ou que je ne voulais plus.
« Avec le temps va, tout s’en va … avec le temps tout s’évanouit…»,
chantait le poète Léo Ferré dans une sublime chanson universellement considérée comme une absolue tristesse. Pourtant, ce ne sont pas seulement le bonheur et «les visages ou les plus chouett’s souv’nirs» qui partent avec le temps. La colère et les regrets s’effacent eux aussi. Ainsi, nous lisons page 48 : Mais je savais fort bien, tout comme encore enfant je l’avais pressenti dans la Maison du Pommier, que la vie était ainsi, pleine de dangers, mais aussi de moments radieux qu’il fallait savourer comme tels. Avec le temps, ces souvenirs avaient perdu de leur violence, ils ne conservaient que la lumière des instants de bonheur.
C’est surtout ce que je retiendrai de ce livre, outre sa belle écriture et la quête du père, que la perte du passé se fait dans la douceur grâce à l’usure bénéfique du temps. Il n’y avait aucune douleur dans cette pensée, bien au contraire, c’était le sentiment d’éprouver tout le chemin parcouru depuis ces années où ces murs étaient mon univers. Leur disparition ne changeait rien. Je me sentais pleine de cette mémoire, de toutes ces longues années qui me ramenaient là (page 128).
Le retour au présent se fait accompagner de perspectives d’un futur proche lumineux avec notamment des retrouvailles avec d’anciens amis et d’autres rencontrés «en chemins» et l’apaisement des blessures du passé. Avec aussi une petite note de défaite dans la voix de l’auteure qui, malgré les chemins parcourus, n’aura pas réussi à trouver l’intimité qu’elle aurait rêvé d’avoir du vivant de son père. Devra-elle continuer de le chercher dans ses futurs écrits ?
Au final, ce livre m’a laissé une sensation de douceur alanguie, de paix retrouvée et d’émotion. Mais pas de grand émoi. Mais c’est tout moi. J’ai plutôt tendance à affectionner les personnages au caractère fort, bousculés par la vie, et les histoires « ardentes » qui secouent, dérangent et bouleversent le lecteur. Cependant, je dois reconnaître que j’ai lu celle-ci avec plaisir et que la beauté est présente aussi dans la nostalgie, la douceur. Et que Michèle Lesbre a un talent littéraire certain et qui ne fait que se parfaire «avec le temps».