Sorti en mars 2016 chez Gallimard, Collection La Noire. Roman policier. Thriller. 414 pages.

En deux mots Sur fond de corruption politico-policière au Chili, aujourd’hui, une course-poursuite impitoyable et une belle histoire d’amour. Un polar exotique grandiose, noir et lumineux à la fois. Double cerise sur le gâteau : une sacrée leçon d’histoire – L’Amérique latine dans toute la violence de ses dictateurs – et une réflexion sur l’écologie. Attention, addiction immédiate et coup de cœur garanti !

L’auteur. Caryl Férey est un jeune auteur normand de naissance (Caen, 1967) et breton de résidence. Fort sympathique. Jeune, il est davantage intéressé par le rock que par l’écriture. Sa carrière littéraire, il la commence en écrivant pour ses copains de lycée. Titulaire du baccalauréat, il s’en tient là pour les études, va de petit boulot en petit boulot tout en écrivant de plus en plus. Le même genre de parcours que celui de certains romanciers américains qui commencent leur carrière littéraire sans s’en rendre compte. Baroudeur dans l’âme, il a la bougeotte très tôt au point de faire, à vingt ans, un tour du monde. De ses voyages il a rapporté une grande interculture et l’inspiration exotique qui anime tous ses thrillers. Il a trouvé sa voie, c’est aux thrillers politico-policiers qu’il se consacrera dorénavant. Le premier, Avec un ange sur les yeux, paraît en 1998, suivi de Haka quatre ans plus tard et de Utu en 2005. Mais c’est Zulu, véritable phénomène de révolte, d’une violence pleine de poésie, qui connaît un grand succès et sera adapté au cinéma en 2013 avec Forrest Whitaker dans le rôle principal et obtiendra le Grand prix de littérature policière en 2008, entre autres prix littéraires. En 2012, Mapuche rencontre lui aussi un beau succès, premier roman à se dérouler en Amérique latine (Argentine).
Le style. Dans les romans de Caryl Férey que j’ai lus précédemment (Zulu, Mapuche, La jambe gauche de Joe Strummer), j’avais trouvé son écriture incroyablement contrastée, mélange de beauté fulgurante et d’un langage populaire presque parlé. D’emblée pour moi un vrai bonheur à lire et j’avais mis Caryl Férey sur la liste de mes auteurs fétiches, autant pour son écriture que pour ses histoires haletantes, à côté de mes chouchous américains auprès desquels il fait très bonne figure. Mais avec Condor, il s’est surpassé, son style est au zénith. L’alternance entre une écriture sèche et des passages d’une poésie hallucinée est encore plus forte, presque ligne à ligne. Le rythme et les mots s’ajustent à la narration alors même que celle-ci avance tambour battant. En plein marasme, Caryl Férey oblige le lecteur – pourtant haletant ­–  à faire une pause, il sait prendre le temps de ménager des petits apartés descriptifs ou historiques avant de le replonger dans l’action pure et dure. Les paysages lunaires des Andes et le désert minéral de l’Atacama sont magistralement décrits entre deux scènes d’action. Pas étonnant que Zulu ait été adapté au cinéma. Gageons que Condor le sera très bientôt…
L’histoire n’est pas facile à raconter, encore moins à résumer. Les vieux démons dictatoriaux ont la peau dure. Pinochet est mort depuis longtemps mais son ombre plane encore sur le Chili. De nos jours, à Santiago, ville sale, polluée et toujours ultra-libéraliste pour les nantis qui continuent de s’enrichir toujours plus. Pour les autres, les parias, elle est livrée à la drogue, aux poubelles et à l’errance. Les ados et les enfants sont entre les mains des plus vieux d’entre eux. Ils respirent de la colle, se nourrissent d’immondices, «dorment» dans la rue. Certains disparaissent, d’autres meurent, assassinés, dans l’indifférence générale. La police, qui ne voit rien, forcément ne fait rien. La corruption règne dans toutes les strates des instances dirigeantes. L’histoire commence avec la mort par overdose de Enrique.
Pour mener l’enquête, comme dans Mapuche, un duo disparate à souhait. Elle, Gabriela, est une jeune Mapuche, étudiante vidéaste documentariste, engagée et révoltée, filme absolument tout pour un jour témoigner de ce qu’elle a vu. Lui, Esteban, est au contraire un jeune homme de «bonne» famille. Futur héritier d’une grosse fortune mal acquise, il a honte de ses origines et mène la grande vie pour dilapider l’argent de la famille. Associé à Edwards, il ouvre un cabinet d’avocats et y défend les causes perdues, les petites gens et les désargentés, devenant ainsi le paria de la famille. Tous deux, aidés de quelques autres personnages au grand cœur, dont un vieux prêtre gauchiste qui n’a pas déclaré forfait et s’intéresse toujours aux enfants, décident de découvrir pourquoi et comment ces jeunes disparaissent et ce qui se cache derrière toutes ces horreurs. Car le dernier enfant mort, Enrique, est le fils d’un ami de Gabriela. L’enquête va d’abord se dérouler dans les bas-fonds de Santiago, puis finir en apothéose dans le désert de l’Atacama, tout près de la frontière avec la Bolivie.
Gabriela et Esteban vont s’aimer, d’un amour fort fait de fièvre, d’urgence et de poésie, de révolte et de douceur. Fait du souvenir des martyrs politiques, notamment celui de Victor Jara, guitariste persécuté par le régime qui lui a broyé les mains avant de l’assassiner de quarante-quatre balles (pour quarante-et-un ans !) et dont Esteban entretient le souvenir dans un livre poétique. On vibre avec eux, on aimerait que ça dure, dure, dure… Mais inutile d’en dire davantage, il faut lire Condor.
Les personnages, nombreux, ont tous une belle épaisseur psychologique, un passé trouble et/ou chargé fait de secrets inavouables, de rancunes, de trahisons et de souffrances. Avec violence à tous les étages.
L’auteur a cette fois-ci encore été sans pitié avec ses personnages, surtout les bons, les gentils à l’air méchant auxquels on s’attache tout de suite mais qui disparaissent assez vite de l’histoire… Cependant, l’on peut faire un bon bout de chemin avec Gabriela, Stefano et… Esteban, du côté gentil, les autres, forcément, ont la peau plus dure…
Mon avis sur le livre. Que du bonheur pendant la lecture. Condor est un grand coup de cœur. J’avais déjà beaucoup aimé les trois autres que j’ai lus, notamment Zulu, qui m’a fichu une vraie claque de lecture et j’attendais le prochain en piaffant d’impatience. Condor dépasse mes espérances, tant par son écriture de plus en plus belle et de mieux en mieux maîtrisée, à la ligne près, que pour son histoire riche, documentée et opulente, et son suspense. Sans parler de l’histoire d’amour, somptueuse elle aussi.
J’ai appris (et révisé aussi) énormément de choses sur le passé de l’Amérique latine (dans son ensemble) pendant les décennies qui ont suivi la Seconde guerre mondiale. Et, une fois encore, le constat n’est pas beau à voir. Le Chili n’est pas le seul pays à avoir souffert d’une dictature militaire, l’Argentine (où se déroule Mapuche), la Bolivie, l’Uruguay, le Paraguay et le Brésil ont tous été soumis à la poigne d’un dictateur, généralement militaire, obligeant les opposants à fuir leurs pays respectifs.
[box_dark]Le Plan Condor qui sert ici de cadre historique a consisté pour ces dictatures à s’associer, dans les années 70, pour aller «neutraliser», c’est-à-dire exterminer bien sûr, les opposants (de gauche) sur place, dans les pays qui les ont accueillis, en Europe ou ailleurs. Quand, on se le rappelle, l’Amérique du Sud avait servi de pays d’accueil à de nombreux anciens nazis. Et avec la bénédiction des Etats-Unis qui voyaient là un moyen de contrer le communisme, et la participation de la CIA à certaines opérations spéciales, dont le Plan Condor.
Si l’Argentine a jugé ses assassins, il n’en a pas été de même au Chili où Pinochet, après avoir poussé Salvador Allende au suicide avec le coup d’état de 1973, a soumis le Chili à une dictature militaire sanglante et qui, même après sa mort récente (2006) a laissé une empreinte très forte dans les sphères gouvernantes. L’auteur nous dit qu’il a «du sang jusque sur les dents».[/box_dark]
Mais coïncidence, le condor est aussi un rapace, pareil aux caranchos qui tournoient dans le ciel des Andes dénaturées par l’homme et attendent leur nourriture même si ces oiseaux de proie argentins ne s’appellent pas les condors, mais les arauchas. Et, forcément, par extension, les condors du roman représentent ces rapaces de la politique et de la finance, corrompus jusqu’à l’os, qui ont fait main basse sur tout ce qui a valeur marchande et vont maintenant s’attaquer en toute impunité au sous-sol andais pour en extraire encore des richesses minières. Sur des terrains protégés, achetés une miette de pain aux autochtones propriétaires encore vivants.
Tout cela écrit sur un ton de révolte en une histoire violente et sans concessions. Et sans jamais verser dans l’idéologie écologique de base… Simplement, Caryl Férey va toujours jusqu’au bout de ce qu’il a envie de dire dans ses livres, il ne lâche rien en route et ce qu’il nous raconte est souvent terrifiant de corruption et de barbarie.
Heureusement, l’histoire d’amour entre Esteban et Gabriela est aussi lumineuse que le reste est sombre. Ces deux-là sont faits pour s’aimer et leur amour, qui n’a rien d’une amourette fugace, fait plaisir à voir et met du baume au cœur du lecteur malmené par le reste de l’histoire. Un peu de couleur dans le noir…
Autre raison pour moi d’aimer Caryl Férey : il prend la défense des Indiens (ici les Atacamènes) à qui les colons européens ont volé leurs terres dans le Sud comme dans le Nord de l’Amérique. Et qu’ils ont saignés à blanc dans leur chair, leurs moyens de subsistance et leur culture pour en faire des renégats drogués et alcooliques. Caryl Férey en parle avec chaleur et compassion. Ce peuple marginal parce que marginalisé est incarné dans le roman par Gabriela, qui le porte très haut. Mapuche aussi rebelle que l’héroïne de Mapuche, Jana, elle se bat bec et ongles pour faire jaillir la vérité de la fange et sortir son peuple de l’opprobre (au Chili les Mapuches sont considérés comme des terroristes).
Ainsi page 16 lisons-nous un passage aussi beau que du Jim Harrison ou du Joseph Boyden (oui, oui, j’ai de la chance…). Ici les pierres parlent. Leur mémoire est lente, de l’infini minéral lissé par un vent multimillénaire – fossiles, brutes, chromatiques, sauvages ou neutres, elles racontent l’inénarrable du temps qui est et ne passe pas, ce pouls secret dont les chamanes atacamènes perpétuaient l’odyssée. Les pierres parlent, ou chantent quand, dévalant des sommets, le souffle gelé des Andes les polit en mordant l’éternité. Usures dynamiques, telluriques, primitives, c’est le vent qui dicte et façonne en architecte capricieux l’inclinaison du temps. Tout est immobile dans le grand désert du Nord, immanent. Les conquérants incas les avaient assujettis les premiers, mais on trouve encore les traces des premiers Acatamènes dans les peintures murales des grottes : dessins d’animaux, de mains plaquées selon la texture du pigment, autant de tentatives de survie pétrifiée dans la roche.
Et page 37, sur leur traitement par les Européens civilisés : «Porcs, chiens, Indiens de merde, fils de pute d’Indiens», le langage des Forces spéciales et des carabiniers n’avait en effet guère évolué depuis Pinochet. Les méthodes non plus : la loi antiterroriste qui frappait les opposants à la dictature avait été abrogée au retour de la démocratie, sauf pour les Mapuches. Les messagers des communautés qui revendiquaient la récupération de leurs terres étaient arrêtés, battus, jetés en prison après des procès iniques : ils n’étaient qu’une bande de terroristes, de délinquants sociaux, un ramassis de pouilleux qui baisaient les vaches et qui accouchaient de porcs».
L’écriture est un véritable investissement humain pour l’auteur. Il n’écrit pas avant de savoir sur quoi et sur qui il va écrire. Ses romans sont pleins d’exotisme et d’histoires locales, fruits rapportés de ses voyages. Il a rencontré au cours de ses voyages en Amérique latine des personnes qui ont largement inspiré ses personnages, notamment celui de Gabriela. Et une vieille chamane qui lui a servi pour son équivalent dans le livre.
Côté suspense, malgré une tension omniprésente, jamais le rythme ne faiblit, la fin est haletante et le lecteur, embarqué dans les pages aux côtés des personnages, termine la course sur les rotules. Pourtant l’auteur trouve le moyen de nous impliquer davantage encore : les réflexions que se font les personnages s’adressent à nous, comme pour nous prévenir de ce que nous allons lire juste après ou tout à la fin, en une sorte de pressentiment par procuration. Très habile, vraiment, car le suspense en devient encore plus haletant et le lecteur se sent plus concerné.
Pour finir, Condor est un livre brillant, puissant, où la violence fait rage, une histoire qui se décline en noir seul, en noir et blanc et en couleurs ! Un roman historique, un roman d’amour et un thriller mené tambour battant et parfaitement abouti. Le présent rejoint le passé.
Caryl Férey, avec «ce bel oiseau de malheur» – expression qu’il a utilisée dans la dédicace qu’il m’a faite aux Etonnants Voyeurs de Saint-Malo 2016 – nous prouve une fois encore et s’il en était besoin que le polar n’est pas un genre littéraire mineur et surtout que l’expression roman de genre ne veut strictement rien dire. Si ce dernier opus s’apparente à un genre, c’est celui de la littérature majeure ! On y trouve tout : la culture historique (et géographique) de l’auteur, l’exotisme, le suspense, la violence (oui et alors ?) et l’amour. Est-ce que tout cela pourrait se trouver dans un roman de facture plus classique ? Pas sûr…
Caryl Férey confie qu’il a beaucoup de violence en lui et que l’écriture est un moyen de vider ses poubelles (et celles des autres), de se débarrasser de sa violence… Eh bien, qu’il continue ainsi pour notre plus grand bonheur. Et l’Amérique latine, ça me va bien. Mais c’est lui qui choisit…
Une seule chose, Monsieur Férey : n’attendez pas quatre ans pour nous en écrire un autre ! Et vous, lecteurs qui n’avez pas encore la chance d’avoir lu Condor, courez vous l’acheter et enfermez-vous à double tour pour ne pas être dérangés.