Sorti en août 2016 chez Gallmeister. 368 pages. (Deuxième) Roman. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par François Happe.

EN DEUX MOTS

Dans une nature inhospitalière, un épisode climatique exceptionnellement violent provoque un drame familial et fait basculer une famille dans le chaos. Les personnages dévastés, pétris de sentiments forts et contradictoires, se lancent dans une quête éperdue de l’amour et du bonheur, aux accents de tragédie antique. L’écriture, simple et intense, reflète à merveille la nature, les personnages et l’aventure. Un magnifique western sans Indiens ou presque.

L’auteur. Bruce Holbert, né en 1959 dans l’Etat de Washington, a publié son premier roman, Animaux solitaires, pour lequel il s’est inspiré d’une tragédie familiale, en 2012 aux Etats-Unis, en 2013 en France chez Gallmeister. En raison du travail de son père, employé sur des chantiers, il vit en maints endroits différents avant que la famille se fixe près du barrage hydroélectrique de Grand Coulee, dans l’Etat de Washington et y demeure pendant vingt ans, où travaille Matt, le personnage principal de L’heure de plomb. Diplômé de l’Université de l’Iowa, il y enseigne aujourd’hui. Bercé des mythes et légendes du Grand Ouest, il publie avant son premier roman des nouvelles, qui ont remporté des prix littéraires.

L’histoire. En 1918, un épisode hivernal inhabituel s’abat sur l’Etat de Washington. Un blizzard d’une rare violence, des chutes de neige dépassant un mètre et une température ayant perdu plus de vingt degrés en une heure ont transformé la campagne rocheuse en paysage sibérien. Deux jumeaux de quatorze ans : Matt et Luke, sortent de l’école quand survient la tempête. Ils ne réussiront pas à rentrer chez eux sur le dos de leur mule. Happés par le gel et la glace, ils seront sauvés de justesse par leur maîtresse d’école, Linda Jefferson, qui tentera de les ranimer à la chaleur de son corps. Pour Luke, c’est trop tard, il ne survivra pas. Dans le même temps, leur père, parti à leur recherche, ne reviendra pas.

Matt se retrouve seul. Transformé trop tôt et malgré lui en adulte, il devient solitaire, sombre et lunatique. En colère. Pour survenir à ses besoins et à ceux de sa mère, il va lui falloir devenir l’homme de la maison et assumer seul toute la charge du ranch : les animaux, les cultures, l’entretien des terres et des bâtiments. Dans une nature hostile. Très vite son corps change, il devient une force de la nature. Mais il n’y a pas que son corps qui change. Son destin tout entier a basculé à la mort de son frère et de son père, il a perdu presque toute sa famille, sa jeunesse et son insouciance. Au lieu de se rapprocher de sa mère, elle aussi perdue, il se mure dans le silence et se réfugie dans le travail.

Ainsi commence L’heure de plomb. La vie continue, de mal en pis, pour Matt, sa mère, son amie Wendy et pour Linda Jefferson. Jusqu’à ce que la petite communauté éclate, se disperse et que d’autres personnages entrent en scène. Nous les suivons à tour de rôle, sur une soixantaine d’années, dans leurs parcours difficiles.

Le style. L’écriture est belle, dense, avec un vocabulaire âpre et rugueux comme l’histoire et la nature (fort bien décrite). Les dialogues vont à l’essentiel car les personnages, taiseux, pudiques et gauches, s’expriment autant par les gestes et les actes que par les mots. Autant dire que les rares dialogues un peu « conséquents » sont d’une importance capitale et qu’il ne faut rien en perdre et même, parfois, comprendre entre les mots. Un peu comme dans un – excellent – western.

La construction du roman est inhabituelle et intéressante. Il faudrait plutôt parler des histoires que de l’histoire. Alors que nous avons plutôt l’habitude de lire des romans dont les chemins les lieux et l’action divergent franchement au départ de l’intrigue pour finir par se rencontrer au milieu voire à la fin, ici c’est tout l’inverse : commune au début, l’intrigue se divise une soixantaine de pages plus tard, après une suite d’événements dramatiques, pour se recentrer bien plus tard. Si la plupart des personnages restent dans un périmètre assez ramassé, l’un d’eux est obligé de s’enfuir. Cependant l’auteur tient habilement son intrigue et nous emmène précisément là où il avait prévu de nous emmener.

Un reproche toutefois, qui concerne la forme : des longueurs, éparpillées dans les pages, surtout dans la première partie. Le roman n’est pas démonstratif mais les digressions sont trop nombreuses à mon goût. Bien peu de chose en regard des qualités littéraires du roman.

 

Mon avis sur le livre. Après un premier chapitre intense et dramatique qui laisse le lecteur quelque peu sonné, l’histoire tarde à redémarrer dans la première partie. Puis, une fois installé dans l’histoire, c’est l’immersion totale, le lecteur est projeté dans les pages à côté de Matt, de Wendy et des autres. Les personnages, dont Matt, le jumeau survivant est le plus attachant et sûrement le plus fort, sont tous extrêmement perturbés par les drames personnels qu’ils ont vécus, pas seulement la tempête. Les plus jeunes, Matt et Wendy, mais aussi les femmes, devenues veuves trop jeunes, obligées d’affronter seules un univers hostile. Pour certains personnages, les blessures sont profondes et les marques indélébiles. Transformés par le sort dans leur chair et dans leur âme, ils éprouvent des sentiments complexes et contradictoires, sont atteints de psychoses qui les rendent incapables de s’approcher, de se comprendre et de se parler. Ainsi Matt, naïf comme l’enfant qu’il a cessé d’être, est partagé entre des phases d’amour éperdu quasi chevaleresques et des bouffées d’instincts mauvais qui le poussent à commettre des actes extrêmement violents. Conscient de ces sursauts de violence irrépressibles et du mal qu’ils opèrent, Matt s’éloigne de ceux qu’il aime tant qu’il ne sent pas capable d’aimer sans faire mal, de « caresser sans déchirer ». Le travail qu’il effectue sur lui-même est remarquable et l’on se prend à être ému, à lui « pardonner » ses égarements, à l’aimer.

Derrière le mal-être général des personnages, les sentiments, s’ils ne peuvent être dits – ou alors avec pudeur et maladresse –  sont présents. L’amour et son pendant la haine, mais aussi la jalousie, l’amitié, la parentalité, la vengeance. Bruce Holbert décrit avec beaucoup de finesse la complexité des relations entre ses personnages, leur difficulté pour se comprendre, se supporter, s’aimer et se le dire.
Le thème majeur de ce roman, celui qui en fait tout l’intérêt, est celui de la perte, des manques qu’elle entraîne et, partant, celui de la quête. Pour Matt, c’est la perte de l’enfance, d’une adolescence et d’une jeunesse qu’il n’a jamais vécues. Et, même si son frère jumeau hante longtemps son sommeil, c’est un père qu’il recherche en chaque homme rencontré. Cette quête du père se fait au sens propre comme au sens figuré puisque pendant la première partie du livre Wendy et lui partent à la recherche de son père mort ou vif afin de pouvoir l’inhumer s’il est mort.  Chaque fois qu’il le peut, il essaie de trouver un père voire une famille de substitution. D’une manière plus générale, tous les personnages sont en quête du bonheur – et leur quête peut prendre des tournures bien différentes. Un bonheur qu’ils sont pourtant incapables de saisir alors même qu’il est enfin à leur portée.

D’autres sujets sont abordés, notamment la violence. Omniprésente, intense et souvent inattendue, elle est liée essentiellement aux conditions de vie difficiles, aux chocs subis, et à l’extrême désarroi des personnages. Certaines scènes sont à lire « de loin » et je me suis même surprise une fois à refuser de comprendre ce que je lisais.
La nature est à l’honneur elle aussi. Mais cette fois-ci, elle n’est pas synonyme de réconfort, nous la voyons belle, mais également dangereuse et mauvaise, aussi indomptable que les hommes qui l’habitent et qu’elle façonne à son image.

Pour finir, ce roman n’est pas facile, il est dur, âpre, rugueux même. Mais beau. Et profondément humain. J’ai bien failli, mesquinement, ne pas le mettre dans mes coups de cœur. Juste pour ses « quelques » longueurs. Mais je n’ai pas hésité longtemps. Au lecteur de se faire son idée.
C’est une des caractéristiques des Editions Gallmeister de nous proposer des livres peu ordinaires qui sortent de la routine et des sentiers battus littéraires en exaltant les grands espaces. Une fois encore, j’ai fait une expérience de lecture bouleversante et vous recommande vivement de lire celui-ci. Nul doute que Bruce Holbert, qui s’attache à explorer l’âme humaine dans toute sa complexité, va rejoindre la liste pas si nombreuse (quoique…) de mes auteurs fétiches du grand Ouest américain. Et dont quelques-uns, les noms ne manquent pas, attendent sur mes étagères, j’ai entendu leur voix impatiente dans les pages de L’heure de plomb.
Au fait, je n’ai pas lu le premier roman de Bruce Holbert, Animaux solitaires, et c’est heureux car je vais pouvoir le faire très vite. Je n’en ai entendu que du bien…