Sorti en août 2015 chez Stock. 198 pages. Roman.

L’auteure. Brigitte Giraud, née en 1960 en Algérie, vit à Lyon. Libraire puis journaliste et critique littéraire, elle publie son premier roman, La chambre des parents, en 1997. Suivront d’autres romans dont Marée noire (2004), J’apprends (2005), Une année étrangère (2009), Pas d’inquiétude (2011, adapté par France télévision), Avoir un corps (2013) et celui-ci en 2015. Elle a également écrit des récits et des nouvelles, dont L’amour est très surestimé pour lequel elle a obtenu le prix Goncourt de la nouvelle.

EN DEUX MOTS
Avec une écriture sobre pour parler des faits et une grande pudeur pour dire les sentiments, Brigitte Giraud aborde des sujets graves : la dictature portugaise des années Salazar, la perte du père et la possibilité de résilience, la construction de soi. Et, surtout, le déracinement. Une très belle découverte.

 Les cinq premières lignes.
Nous vivions avec Max, que ma mère avait rencontré quand j’avais douze ans. Il nous avait sauvés un temps. Nous ne savions pas alors comment ça finirait, nous n’étions pas méfiants. Ma mère disait parfois que Max était mon père, pour simplifier. Elle n’aimait pas que nous nous fassions remarquer.

L’histoire. Au début des années 1970, au Portugal, la dictature de Salazar vit ses dernières années. Ce sont les plus difficiles pour les opposants au régime, arrêtés en masse par la Pide (la police secrète), torturés puis exécutés. Le père d’Olivio, huit ans, est de ceux-là. Il a refusé d’émigrer, comme certains de ses camarades, alors qu’il était encore temps.

A la mort de son père, Olivio et sa mère sont hébergés dans un appartement de la banlieue lyonnaise par un couple de réfugiés politiques. Lorsqu’il a douze ans, ils s’installent chez Max, rapatrié d’Algérie, personnage énigmatique sujet aux sautes d’humeur. Divorcé et père de Bruno, dont il n’a pas la garde, Max n’apprécie pas la venue d’Olivio et le lui fait savoir de différentes façons, notamment en refusant que son chat entre dans la maison. Et tandis que sa mère, qui jusque-là s’était recroquevillée sur sa peine, retrouve une certaine joie de vivre, Olivio se sent exclu. Seul Bruno quand il est là lui prodigue de l’affection.

Pour Olivio il s’agit comme pour sa mère de surmonter le traumatisme du déracinement forcé,de s’adapter à la France, son pays d’accueil. Mais pas seulement car il lui faut d’abord se construire sans son père et pour ce faire, réaliser une fois pour toutes qu’il ne le reverra plus – le flou que ses proches ont laissé planer autour de sa mort l’empêchant de le faire. Car même s’il a fini par comprendre plus tard ce qui est arrivé, il garde au fond de lui l’espoir insensé de le revoir un jour et le cherche dans tous les endroits où il va.

Au fil de ses souvenirs, nous suivons Olivio au Portugal et en France, passant d’une enfance lucide mais docile à une adolescence plus rebelle. Jusqu’à sa sortie « définitive » de celle-ci lors d’une scène de fin tragi-comique et quelque peu désopilante, dans laquelle nous découvrirons que les héros ne sont pas forcément là où on le pense !

 

Le style. Pas un mot plus haut que l’autre, de la douceur, de la délicatesse, même quand les faits sont graves ou les sentiments forts. Se glissant à merveille dans la peau d’Olivio, avec le «je» pour sujet, elle utilise des mots simples, justes, placés dans des phrases courtes et fluides. Une grande pudeur de ton pour évoquer l’attitude d’Olivio, les craintes de sa mère, la douleur de la perte et, surtout, l’amour qu’ils n’osent s’avouer l’un à l’autre, elle par retenue, lui par peur d’être considéré comme un petit.

Cette écriture tout en retrait, sans grandes démonstrations, laisse pourtant passer l’émotion. L’évocation de la vie au Portugal dans un village écrasé de soleil et plus tard, dans une cité de la banlieue lyonnaise puis dans une petite maison, est réussie, les images qui s’animent sous nos yeux sont celles de la réalité la plus simple et la plus vivante.

Mon avis sur le livre. Je n’avais rien lu de Brigitte Giraud jusqu’à présent et cette lecture a été une belle entrée dans son œuvre. Le personnage d’Olivio m’a beaucoup touchée, enfant perdu sans jamais le dire, qui tente de raccrocher sa vie blessée par la mort de son père et par l’exil à l’amour d’un chat et à son amitié avec Ahmed, émigré lui aussi. Olivio, mature avant l’âge de l’être, raconte son histoire d’après ses souvenirs, qu’il met en ordre avant de les dire avec des mots d’adulte mais un regard d’enfant privé de l’insouciance d’une enfance véritable.

Personne ne dit à Olivio que son père a été arrêté et tué, sa mère se mure et s’isole dans son propre chagrin. Elle lui donnera plus tard une version édulcorée de la vérité : emprisonné, il était malade et n’a pu être soigné. De sorte qu’il se sentira toujours en décalage par rapport à sa propre histoire. Ainsi, page 21 : « Je n’étais plus fixé que sur le chat que je devais protéger, je sentais que nous fuyions, et bientôt je saurais qu’au bout de la fuite il y avait l’exil. Au bout du voyage, il y avait la mort de mon père, et j’ai regretté de l’avoir appris trop tard, et trop loin. Ces quelques journées pendant lesquelles je n’avais pas su, ces journées pendant lesquelles je m’étais amusé avec ma cousine à pousser un chariot rempli de jarres, elles me manquent, elles m’empêchent de vivre dans le temps des autres. C’est comme si j’étais éternellement décalé. J’avais continué à jouer, à manger, à dormir, à regarder les nuages qui passaient devant le soleil, alors que mon père était mort et bientôt enterré. On m’avait tenu éloigné. »

Nous serons des héros explore aussi d’autres sujets avec, en arrière-plan politique, la guerre d’Algérie et la Révolution des œillets. L’amitié formatrice des deux amis : Olivio, hanté par la mort de son père et Ahmed, hanté par la guerre d’Algérie, la résilience, l’exil et les problèmes d’identité qui vont avec.

Ici, l’exil est politique mais il pourrait être de tout autre nature. Dans les années 70 déjà (et bien avant), les populations affamées, opprimées, persécutées, les résistants à des dictatures finissent tôt ou tard par fuir leur pays. Avec l’espoir de trouver mieux et de réussir à se construire (ou se reconstruire) dans un ailleurs différent de ce qu’ils ont connu. Brigitte Giraud s’interroge : est-il possible de ne pas rester un étranger parmi les autres pendant plusieurs générations. Ainsi, nous réalisons à quel point le problème du langage est crucial. Pour l’enfant qui doit affronter les autres enfants – Olivio est mis d’office dans la classe des petits jusqu’à ce qu’il comprenne et parle correctement le français – et pour sa mère qui doit trouver un travail et avoir une vie sociale.

Or, l’Histoire est un éternel recommencement. Le déracinement des migrants est le même aujourd’hui que celui d’Olivio et sa mère, Portugais, ou d’Ahmed, Algérien, en 1970. L’accueil de certains Français aussi – il est question de « ratonnades » dans la cité de Lyon. Les problèmes sociaux, économiques et politiques obligeant les populations les plus démunies à s’exiler n’ont fait que s’amplifier avec le temps. Et ce n’est pas la montée actuelle des populismes à travers le monde qui le contredira.

Enfin, l’auteur égratigne l’enseignement de l’Histoire à l’école. Avec son regard d’enfant raisonnable, Olivio ne comprend pas le décalage temporel entre l’Histoire qu’on lui apprend à l’école qui ne tient pas compte du vécu de sa famille, ni que la Révolution des œillets (1974) ne figure pas au programme alors que c’est un sujet de conversation récurrent chez lui. Ce qui je pense explique le titre du livre. Le nous ne regroupe pas Olivio et ses proches, mais semble figurer une sorte de revendication pour la reconnaissance posthume des résistants et de toutes les victimes, mortes ou vivantes, des dictatures, ici celle du régime de Salazar, assez peu connue. C’est comme si l’auteure par l’intermédiaire d’Olivio, voulait « réhabiliter », en les mettant sur le devant de sa scène littéraire, des périodes de l’Histoire peu ou pas évoquées dans les livres d’histoire.

(…) « Mais nous étions ignorants. Nous avions jusque-là évolué dans un flou protecteur, la guerre était une histoire ancienne, croyions-nous, qui ne nous concernait pas. Je sentais que notre professeur nous en voulait, d’être une génération épargnée par la guerre. Nous n’avions pas le droit de nous plaindre, nous étions des enfants gâtés. Il insinuait qu’il nous manquerait toujours quelque chose, nous n’aurions jamais le droit de juger, seulement celui d’apprendre. Nous allions devoir nous mettre en tête la chronologie des événements qui avait pourri la majeure partie du vingtième siècle. Mais je ne me reconnaissais pas dans ce « nous ». Le Portugal devait être un détail dont on ne parlait jamais, un pays qui n’avait joué aucun rôle dans l’histoire des deux guerres mondiales. On le mentionnait juste en passant, en l’associant à l’Espagne, un confetti sur la carte de l’Europe, qui regarde vers l’océan. » (page 179)

 

Pour finir, Nous serons des héros fut une très bonne surprise, un petit coup de cœur même qui se confirmera bientôt j’espère avec la lecture d’autres romans de l’auteure. Avec beaucoup de sensibilité et de compréhension, Brigitte Giraud aborde des sujets d’une grand actualité et, mine de rien, nous incite à revoir notre Histoire (du monde et de France) avec un regard nouveau, voire neuf. En démontrant, s’il en était encore besoin le rôle du romancier de raconter l’Histoire à travers des histoires. A lire sans hésitation pour de multiples raisons et une romancière à suivre de près.

AU PORTUGAL AUSSI… (source Wikipédia)

En 1932, Salazar met en place l’Estado novo (l’État nouveau), régime autoritaire, conservateur, catholique et nationaliste. L’État nouveau est anti-communiste mais ne prétend pas développer la puissance de l’État en un régime fasciste. En outre, reconnu pour son mode de vie simple et ascétique, Salazar n’introduit pas de culte de la personnalité, contrairement aux autres dictateurs contemporains allemand, espagnol et italien.
Les syndicats et la presse indépendante sont interdits ainsi que toute opposition politique. En économie, Salazar impose, surtout à partir de 1933, un régime corporatiste, inspiré des encycliques pontificales. Le corporatisme portugais se distingue du système italien en laissant une véritable autonomie aux corps de métiers et à l’Église catholique, ce qui lui vaut d’être plébiscité en France par l’extrême droite.
En 1933, il met en place, avec l’appui de la Gestapo et de la police fasciste italienne une police politique, la PVDE, qui devient en 1945 la PIDE (Police Internationale et de Défense de l’État), dont le rôle est de surveiller la population, de chasser les opposants au régime et d’appliquer la censure. Des prisonniers politiques sont incarcérés dans des centres de rétention où la torture est pratiquée.
Durant la guerre d’Espagne, fidèle à ses convictions anti-communistes, il apporte son soutien à Francisco Franco dans sa lutte contre les Républicains.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, sans soutenir ouvertement l’Allemagne, Salazar maintient les relations commerciales avec les forces de l’Axe et fournit des métaux rares au régime nazi. A la mort d’Hitler, en mai 1945, il fut l’un des seuls chefs d’Etat à mettre les drapeaux en berne et à décréter une demi-journée de deuil national. Pourtant, environ 100000 juifs se réfugièrent au Portugal pendant la guerre.
Entre 1958 et 1968, quelques réformes sociales verront le jour, plus symboliques qu’efficaces, mais les méthodes de gouvernement ne changent pas. Et la guerre coloniale menée de 1961 à 1974 (faisant huit mille morts), alors que les nations européennes décolonisent progressivement l’Afrique, affaiblit et isole le Portugal.
Salazar est évincé du pouvoir en 1968 (il fait un AVC) et meurt en 1970. Son successeur, Marcelo Caetano, sera renversé en 1974 par la RÉVOLUTION DE ŒILLETS. 

Le 25 avril 1974, de jeunes capitaines de l’armée prennent possession des moyens de communication en douceur (pas un seul coup de feu) et obtiennent le soutien actif de la population. La PIDE ouvre le feu sur la population, faisant quatre morts. Cette révolution sans effusion de sang ou presque doit son nom à l’œillet rouge au bout des fusils des soldats. Ces œillets avaient été distribués aux soldats par une marchande de fleurs de Lisbonne présente au moment des faits.
Un gouvernement provisoire se met en place avec le général Spinola en Président de la République et le leader socialiste Mario Soarès en ministre des Affaires étrangères. Ce n’est qu’en 1976 qu’une nouvelle Constitution, d’orientation sociale et démocratique, voit le jour et que des élections législatives ont lieu, consacrant le triomphe de la démocratie parlementaire.
Enfin, en 1986, le Portugal entre dans l’Union européenne.