Sorti en novembre 2014 chez Zulma. 131 pages. Roman. Traduit de l’islandais par Catherine Eyjolfsson.

En deux mots Ecrite sous la forme d’un long monologue, La Lettre à Helga est la confession d’un homme qui fera le pire choix de sa vie en se privant à jamais de l’amour de la femme qu’il aime et qui l’aime. Un hymne à la nature sauvage de la terre islandaise et à ses traditions. Mais surtout l’histoire de deux vies gâchées.

L’auteur. Bergsveinn Birgosson est né en 1971 à Reykjavik en Islande. Il vit en Norvège. Titulaire d’un doctorat en littérature médiévale scandinave, il publie son premier livre, un recueil de poésie, en 1992 et, en 2003 son  premier roman. La Lettre à Helga, traduit en plusieurs langues, a connu un beau succès.
L’histoire.
Un homme à l’hiver de sa vie finit ses jours dans une maison de retraite. Bjarni Gislason décide pourtant de passer les trois mois d’été dans une chambre de son ancienne bergerie, avec vue plongeante sur la maison où ont vécu Helga et son mari, décédé depuis peu. C’est là qu’il écrit une lettre à Helga, son seul véritable amour, qu’il a laissée partir alors qu’elle attendait un enfant de lui. L’occasion pour lui et pour nous de revenir sur l’ensemble d’une vie rude d’éleveur de moutons, de remonter à l’époque où il tombe amoureux d’Helga alors qu’il est marié avec Gunnur, en mal d’enfant, et qu’Helga l’est avec Hallgrimur, fermier lui aussi et voisin de Bjarni.
De sa vie avant sa rencontre avec Helga, on ne sait pas grand-chose si ce n’est qu’il a hérité la ferme de ses ancêtres. Quelques souvenirs éparpillés dans les pages pour évoquer sa grand-mère Killgrin qui lui a inculqué l’amour de la nature et des animaux ainsi que quelques préceptes de vie pétris de bon sens et de justice.
Mais sa «vraie» vie commence avec Helga, avec l’amour et le désir continuel qu’il éprouve pour elle, pour son corps aux formes pulpeuses. Après une histoire d’amour très courte assumée (la saison des amours de ma vie), lorsque l’enfant paraît, Helga lui demande de tout quitter et de partir avec elle à Reykjavik. Mais le choix est pour lui impossible entre une vie d’éleveur dans la campagne islandaise et l’exil citadin, avec Helga et leurs enfants mais sans travail intéressant pour lui. Il reste à la campagne et continue de vivre en face de la ferme d’Helga pendant des années, s’infligeant le supplice de l’observer et de la voir évoluer de chez lui.
Dans cette longue lettre-confession, le narrateur revient sur les conséquences de ce choix, ou plutôt ce non-choix, avec ses remords, sa souffrance, son désir tenace et inassouvi d’Helga. Il se surnomme dans sa lettre «un vieux tronc de bois flotté qui se dérobe au grand amour».
Le style. Faux roman épistolaire (il se compose d’une seule et longue lettre), La Lettre à Helga est écrit dans une langue troublante : un peu surannée parfois, pleine de lyrisme d’autres fois. Truculente – certaines scènes sont même très crues – quand il est question de rapports charnels et de palpations anatomiques de brebis avant insémination, poétique lorsqu’il s’agit de décrire les paysages d’une Islande sauvage chère à l’auteur, grave dans les considérations d’ordre sociétal ou générationnel.
Petit bémol concernant ce style épistolaire : il confère à tout le récit une certaine distance et l’on a du mal à pénétrer plus avant dans la connaissance des personnages et, de ce fait, à éprouver une grande empathie pour eux. Mais l’ensemble se lit avec plaisir, le sourire aux lèvres ou la larme à l’œil.
La construction, en revanche, est un peu déstructurée. L’alternance entre les passages relatant l’histoire d’amour et ceux relatant la vie à la ferme se fait dans une chronologie qui s’explique mal et le fil de l’histoire semble pas mal décousu par endroits.
Mon avis sur le livre. Me voilà embarrassée, déroutée à la fin de ma lecture. Je suis encore maintenant bien incapable d’affirmer avec certitude si j’ai aimé, détesté ou adoré La Lettre à Helga. J’ai commencé par le détester pendant quelques pages, et voici pourquoi : le personnage, tantôt sympathique, tantôt énervant, m’irritait. Ses atermoiements, ses apitoiements, puis ses déclarations d’amour à sa belle et à l’Islande, ses avancées-reculées, m’ont dans un premier temps fortement agacée. Je brûlais d’envie de le prendre par la main pour le jeter dans les bras d’Helga, parce qu’un amour comme celui-là ça se vit nom de Zeus !
L’étude psychologique du personnage de Bjarni est assez fine. Il nous est décrit (en détails) comme un homme simple mais bourré de contradictions, serviable et solidaire avec les autres fermiers. Chantre à ses heures de la nature, qu’il vénère presque autant que sa chère Helga, souvent comparée à un élément naturel (animal ou minéral). Son «gros» défaut : il a souvent du mal à prendre les bonnes décisions, surtout celle qui aurait pu le conduire au bonheur avec la femme qu’il aime et dont il rêve nuit et jour. Pas toujours «aimable» pour le lecteur en raison de certaines pensées et comportements pour le moins bizarres. Un homme avec sa force et ses faiblesses.
En revanche, la personnalité d’Helga ne nous est pas présentée explicitement. On ne connaît d’elle que ses avantages, pour ne pas dire attributs, féminins (sur lesquels l’auteur revient très concrètement) et qui semblent à eux seuls avoir attiré Bjarni dans les filets de l’amour. Ce manque d’épaisseur psychologique fait que l’on a du mal à voir en elle la femme parfaite qu’elle est aux yeux de l’homme qui l’aime.
Autre motif de désamour pour moi : son comportement avec sa femme Unnur. Il ne l’aime pas, elle ne l’aime pas et le fait qu’elle soit devenue stérile n’arrangera pas les choses dans le temps. Alors, pourquoi est-il resté avec elle au lieu de vivre sa passion. Par devoir ? Par pitié ? Par lâcheté ? Par convention sociale et peur du qu’en dira-ton, lui qui se dit par ailleurs si indépendant ? Par fidélité avec une femme avec laquelle il n’a plus de rapports ? Là, vraiment, j’ai séché…
Et puis non, détesté, non, très vite j’ai arrêté la détestation pure et simple. Car il y a au moins une scène cocasse qui m’a fait beaucoup rire : celle où Bjarni et un collègue oublient de prendre le corps d’une vieille femme morte, qu’ils sont pourtant venus spécialement chercher en bateau chez son mari ! Cette scène et les – peut-être trop nombreuses − nombreuses galipettes champêtres, qu’elles aient ou non eu lieu, m’ont retenue de fermer le livre, car leur truculence laissait augurer du meilleur (ou du pire).
En avançant dans ma lecture, je me suis attachée au personnage de Bjarni, qui a fini par m’émouvoir. L’incandescence de cet amour – plus charnel que romantique cependant – force le respect. Mais seulement pour un temps car les rencontres «amoureuses» ne sont faites que d’ébats sexuels dans les étables et, pour leur lecteur, leur relation se limite à ces seules parties de jambes en l’air.
Comme pour justifier son «mauvais» choix aux yeux d’Helga, du lecteur, et des siens peut-être aussi, Bjarni aborde et développe plusieurs thèmes sociétaux et sociologiques. Certaines de ces réflexions sur le comportement humain sont intéressantes. En premier lieu, bien sûr, le désir et l’amour contrariés avec en corollaire la souffrance partagée par les deux amants. Mais aussi la fidélité, le temps qui passe, la nature et l’esprit islandais, très intimement liés chez Bjarni. Le thème de la nature et de la vie à la campagne est récurrent, le narrateur multiplie les anecdotes sur la vie des éleveurs et des pêcheurs, dure mais exaltante.
Se défendant d’être «le vieillard typique qui chante les louanges du passé et trouve à redire à tout ce qui appartient au présent», il ne fait pas non plus la part belle aux progrès socio-économiques et ne se prive pas de critiquer les avancées technologiques trop rapides. Ainsi, page 85 : Croire au progrès et se l’approprier est une chose, mais c’en est une autre que de mépriser le passé. (…) C’est quand les gens tournent le dos à leur histoire qu’ils deviennent tout petits.
Enfin, les trois dernières pages m’ont bouleversée, littéralement. Le grand oiseau, et toute sa symbolique, m’a émue aux larmes. Alors, finalement, rien que pour ces trois pages j’ai adoré le livre ! Pendant toute ma lecture, j’avais l’impression d’attendre quelque chose de plus que ce que je lisais. Et je l’ai eu ! C’est peut-être bien ça aussi la lecture : être récompensée de son attente, éprouver un coup de cœur en trois pages ! Mais seulement pour trois pages.
En définitive, je n’ai pas vraiment réussi à trancher entre amour et non-amour. Ce livre a de quoi agacer et de quoi réjouir. J’ai tout à la fois aimé, détesté et adoré La Lettre  à Helga. Pourtant, je suis convaincue que c’est un livre qu’il faut lire car il est d’une nature inédite. Chaque lecteur tranchera en faisant sa propre lecture. N’oublions pas qu’il a reçu un énorme succès d’estime en Islande et qu’en France la critique l’a très vite considéré comme une heureuse découverte littéraire.