Sorti en 2014 chez Robert Laffont. Roman. 310 pages.

En un mot Inlâchable !

En deux mots Ecriture fluide, suspense soutenu grâce à des chapitres courts et des indices habilement semés dans les pages, réflexions profondes et lucides sur des sujets sérieux : religion(s), relations humaines en temps de guerre, on est dans un roman d’Armel Job. Et on en redemande.

L’auteur.  Armel Job est né en 1948 à Heyd en Belgique, dans un milieu d’artisans modestes. Agrégé de philosophie, il a d’abord enseigné le grec et le latin. Il publie son premier livre, La Reine des Spagnes, en 1995. Depuis, il est à l’origine d’une vingtaine de romans. Certains ont été récompensés par des prix littéraires en France et en Belgique dont, entre autres, son premier, La Femme manquée (2000, Prix Emmanuel-Roblès). Son œuvre est marquée par une forte présence des religions, des personnages de toutes les conditions sociales et des intrigues remplies de rebondissements et au suspense constant, dans un cadre et une époque toujours différents.
L’histoire. Une petite fille de quatre ans, Annette, vit chez les sœurs de la Miséricorde, dans un orphelinat de Liège, pendant l’occupation allemande. En réalité, Annette est juive, elle a été cachée là en attendant la fin de la guerre. Ses parents, Hanna et Volko, viennent la voir tous les mercredis en s’arrangeant pour arriver et repartir séparément. Grâce à un réseau catholique d’entraide aux Juifs, sa maman est placée comme nounou chez un notaire et son père logé pour rien chez la brave Madame Guignard, ancienne épicière, veuve et mère d’Angèle, jeune fille paumée et révoltée qui travaille dans une usine d’assemblage de mitrailleuses.
D’autres personnages, assez nombreux, vont et viennent dans l’histoire ; des gens ordinaires : des bonnes personnes, des moins bonnes, des salauds, des traîtres, des collabos, et des SS (la bête, c’est le nazisme). De quoi nourrir une histoire riche en sentiments vrais, en trahisons, en délations et en réflexions sur l’âme humaine. La principale étant nous interroger sur ce que nous aurions fait, nous, en de telles circonstances.
Le livre se lit à toute vitesse tant les rebondissements sont nombreux. Dans une atmosphère de suspicion pesante et menaçante, nous suivons les personnages, passant de l’un à l’autre, le cœur  battant de l’espoir que les innocents puissent être sauvés, ce que l’on ne sait qu’à la toute fin. Mais l’auteur prend également le temps de s’arrêter pour poser des pistes de réflexions sérieuses pour lui-même et pour le lecteur (qu’il interroge même en direct à deux ou trois reprises). Il rend aussi hommage aux personnes (petites gens ou notables) qui ont aidé les Juifs à échapper à leurs persécuteurs, au risque parfois, de se mettre en grand danger…
La fin, qui est totalement inattendue, peut sembler un peu frustrante, en tout cas trop rapide. Mais c’est sans doute parce que nous avons du mal à abandonner certains personnages…
Pas grand-chose à dire sur le style de ce roman écrit, construit et rythmé comme un thriller, sinon que l’écriture d’Armel Job est toujours aussi agréable : simple, fluide et directe mais cependant léchée. Le suspense, bien maîtrisé, est amené très intelligemment avec toujours un temps de décalage entre la survenue d’un événement et son explication quelques paragraphes ou quelques pages plus loin. A chaque (mauvaise) surprise son explication, rien n’est laissé en plan avec même, parfois, un sursaut toutes les trois lignes… Il vaut mieux ne pas être dérangé si l’on veut ne pas rater une miette du spectacle.
Mon avis sur le livre. Un roman d’Armel Job, c’est toujours un grand plaisir de lecture et le mien ne se dément pas. Ici encore, nous changeons de lieu et d’époque ; ici encore l’histoire est prenante, la psychologie des personnages riche et poussée. Et ici encore nous sommes amenés à réfléchir l’air de rien. La religion, les religions plutôt, sont présentes et l’auteur ne se gêne pas pour les égratigner. En sortant de la lecture d’un roman d’Armel Job, je reste toujours sur une sensation de complétude et de satisfaction intense : je me suis divertie, instruite, surprise, j’ai frémi pour mes personnages préférés et détesté les mauvais (ici ils sont nombreux !).
Armel Job s’y entend pour explorer l’âme humaine et en tirer tout ce qu’elle peut contenir de bon et  de moins bon. Certains personnages nous offrent deux facettes différentes d’eux-mêmes : une bonne quand ils font preuve d’entraide et de solidarité, une autre toute de noirceur. L’auteur ne voit pas la nature humaine uniquement en noir et blanc, il nous présente des personnages en nuances de gris, complexes, comme ils sont en réalité. Sauf «la bête», bien sûr.
Certaines réflexions s’élèvent au niveau d’un raisonnement politique d’une grande actualité et, même si jamais l’auteur ne prend une position tranchée, sa façon d’amener la réflexion laisse percevoir l’humaniste qui se cache derrière l’écrivain.
En voici quelques passages probants. Page 240, c’est Volko qui exprime ses pensées : A ses yeux, le sionisme n’était rien d’autre qu’un nationalisme de plus qui justifiait les nationalismes européens dont les Juifs étaient victimes. Pourquoi vouloir retourner en Palestine après deux mille ans ? Pourquoi s’accrocher à un passé mythique sur une terre qui n’est plus qu’un morceau de désert ? Pourquoi parquer les hommes par nation ? Les peuples se déplacent, l’histoire n’est qu’un vaste brassage des masses qui se transforment et se renouvellent mutuellement. (…)
Et un peu plus loin, beaucoup plus fort, page 241 : Jamais, nulle part, il ne faut se fier au pouvoir, ni maintenant ni plus tard. Le pouvoir corrompt infailliblement. Quiconque,  si généreux soit-il, met le pied dans le marécage public ne peut prétendre en ressortir net.
N’est-ce pas ce que nous pouvons constater-vérifier tous les jours en France, en Europe et partout ailleurs hier, aujourd’hui et demain ? Comme ce qui suit, page 274 : Ce qu’il y a de terrible dans la guerre, c’est qu’il ne s’agit plus du bien et du mal comme on se l’imagine, mais seulement de différentes sortes de mal entre lesquelles il faut se décider. La guerre est l’empire de Satan. Sous son règne, il n’y a aucune place pour la vertu. Quoiqu’on fasse, tout est vicié...
Seule petite déception : le manque de développement de certaines situations, notamment au couvent des sœurs de la Miséricorde, que l’on ne voit qu’au tout début et à la toute fin du livre alors que les sœurs sont un modèle de dévotion et de générosité et que l’on aimerait les côtoyer plus longtemps.
Pour finir, j’ai beaucoup aimé Dans la gueule de la bête. Avec ce – trop court – roman, Armel Job a une fois encore démontré ses talents de conteur et de peintre de la société. Il a réussi à écrire une histoire prenante et touchante en abordant des sujets difficiles sur lesquels il porte un «jugement» lucide, juste et tolérant.
Ouf ! Il me reste plusieurs livres d’Armel Job dans ma PAL. Et il continue de nous en offrir chaque année !