Sorti en avril 2017 chez Robert Laffont, 312 pages. Suspense psychologique.

L’auteur.  Armel Job est né en 1948 à Heyd en Belgique, dans un milieu d’artisans modestes. Agrégé de philosophie, il a d’abord enseigné le grec et le latin. Il publie son premier livre, La Reine des Spagnes, en 1995. Depuis, il est à l’origine d’une vingtaine de romans. Certains ont été récompensés par des prix littéraires en France et en Belgique dont, entre autres, son premier, La Femme manquée (2000, Prix Emmanuel-Roblès). Son œuvre est marquée par une forte présence des religions, des personnages de toutes les conditions sociales et des intrigues remplies de rebondissements et au suspense constant, dans un cadre et une époque toujours différents.

EN DEUX MOTS
Une fois encore, Armel Job nous livre un roman à suspense efficace, parsemé de réflexions sociologiques d’une grande justesse. L’art et la manière de disséquer les pensées les plus noires et d’entretenir le suspense jusqu’au bout. Dans un style vraiment abouti, non dénué d’humour noir en dépit de la gravité du sujet.

Les cinq premières lignes : Bien des drames pourraient s’expliquer par un simple changement de saison. Quelque chose se déclenche dans le ciel, et c’est comme si certains êtres n’attendaient que ce signal pour franchir le pas qui les sépare de leur destin. La nature, le plus souvent, semble immobile. Mais dès qu’elle s’ébroue, de la voûte céleste jusqu’au plus frêle brin d’herbe, tout est pris dans la même effervescence.

L’histoire. À la fin de l’hiver 2005, le ciel se fait clément dans les Ardennes belges. À Montange, petit village tranquille, la température n’est plus aussi froide que la veille. Bénédicte, 15 ans, adolescente sans histoires, s’apprête à partir au lycée. Constatant une douceur inattendue, elle revient sur ses pas pour échanger sa parka contre un blouson plus léger, et prend sans se hâter le chemin de l’arrêt du bus qui l’emmène chaque matin à la même heure au lycée. Julien, le chauffeur, ne la voit pas à l’arrêt. Etonné car il connaît tous ses passagers, il l’attend un moment. En vain. Elle ne prendra jamais l’autobus. Elle a bel et bien disparu entre chez elle et l’arrêt de bus. Or elle doit traverser une forêt avant d’y accéder. Le chauffeur croit un moment l’apercevoir au bout du pont à l’arrière d’un break blanc… Il ne s’y intéresse pas plus que ça et finit par ne plus y penser. La journée passe sans qu’il ne dise rien à personne.
Le soir, Bénédicte ne rentre pas chez elle, elle a bel et bien disparu. Sa mère, Marie-Louise, avertit Medhi, le père de Bénédicte, qui la rend de suite responsable en raison d’une liaison supposée. Chacun rejette la faute sur l’autre. Que s’est-il passé ? A-t-elle été enlevée, a-t-elle fait une fugue, a-t-elle été violée (ou pire encore), a-t-elle des problèmes que ses parents – divorcés – ignorent, est-elle séquestrée quelque part, réagit-elle à un incident, à une conversation, est-elle partie de son plein gré avec quelqu’un ? Tout, absolument tout semble possible même si pour les enquêteurs, la piste de l’enlèvement suit celle, très vite écartée, de la fugue. Pendant quatre jours, les langues vont se délier, les cœurs se vider, les personnalités s’exposer, se révéler, se déchirer et chercher un bouc émissaire en lieu et place d’un coupable. Les mauvaises langues du village s’en donnent à cœur joie, les soupçons pèsent et les suspects défilent, l’auteur sait brouiller les pistes.

 

Le style. Comme dans tous les romans d’Armel Job, l’écriture est fluide, sensible et ironique, avec de belles descriptions de la nature et des personnages. Le suspense est soutenu grâce à des chapitres courts qui se terminent sur un retournement de situation. Des indices, habilement semés dans les pages, mettent (ou remettent) sur le devant de la scène un nouveau suspect. L’auteur s’amuse à nous faire tourner en rond. Le final se déroule sur un rythme rapide et palpitant et la lecture devient fébrile, pas question pour le lecteur d’être interrompu. C’est ce mélange de suspense psychologique intense, de réflexions profondes et lucides sur des sujets sérieux – ici, un seul, qui tourne autour de la pédophilie (avec l’affaire Dutroux à laquelle on pense forcément comme les villageois) et des travers de certains hommes – et d’une écriture riche et très agréable qui fait des romans d’Armel Job des livres à la fois divertissants, haletants, intelligents et toujours surprenants dans le choix des sujets ! Et l’on en redemande encore et encore !

Mon avis sur le livre. Ce n’est pas l’enquête elle-même qui intéresse l’auteur. Enfin, pas seulement l’enquête car il faut bien dire qu’elle est menée de main de maître de la première à la dernière page. Ce qui passionne Armel Job et qu’il dissèque avec la précision d’un scalpel pour mieux nous les livrer, c’est la réaction des gens (famille et habitants) dans ce petit village pendant ces quatre jours où l’absence du titre est tout autant le manque de Bénédicte que l’attente de la vérité pour tout le monde ; ce sont les tréfonds de l’âme humaine qu’il explore, comme dans tous ses romans, dont le cadre et le milieu social changent pourtant chaque fois…

Armel déambule entre Chabrol et Simenon, nous procurant un plaisir de lecteur immense. On ne sait jamais là où il veut nous emmener, mais les chemins qu’il nous fait emprunter pour nous y rendre nous font frémir d’une curiosité mêlée de peur et de familiarité. Il y a des mauvaises langues, voire des corbeaux, comme Mme Maca, cette vieille femme que la vie a rendue acariâtre et aigrie jusqu’à l’os, des gens qui profitent du malheur des autres pour en faire des gorges chaudes, comme dans les films de Chabrol. Il y a des jeunes (ou vieux) couples qui se déchirent mais s’aiment encore un peu même si presque plus, en tout cas se supportent, se soutiennent, comme dans les romans de Simenon et ici, même, se rapprochent face au drame. Une atmosphère de microcosme lourde et pesante, un huis clos à ciel ouvert comme dans les films de Chabrol et les livres de Simenon…

Et pourtant Armel Job se démarque de ces deux génies de la littérature et du cinéma noirs par son style si personnel et par ses réflexions toujours justes sur des sujets d’actualité, là où les deux autres font essentiellement un constat très amer des relations sociales et humaines chez les bourgeois pour le cinéaste, chez les gens de la terre pour l’écrivain… Armel Job va bien plus loin, tel un généraliste de l’âme humaine et de la misère morale, il ratisse beaucoup plus large. Inutile de dire que j’attends déjà le prochain opus de cet auteur si doué, dans un an je suppose… Et un petit coup de cœur, oui, pour le plaisir de lecture que j’y ai trouvé.

Pour le plaisir toujours, ces quelques morceaux choisis.

Page 13, une jolie description parmi d’autres : Montange était désert. Les lumières orange des lampadaires se rétractaient dans leur globe sous la pression de la clarté inattendue qui coulait du ciel. Au passage, en effet, les bourrasques les plus résolues avaient bazardé les nuages, comme si la terre pouvait désormais se passer de sa couette…

Page 118, une vérité un brin sinistre : Autour d’un drame, si on s’éloigne un peu du centre, il y a souvent pas mal de gaieté. L’incendie du fenil à la ferme Larondelle, en 1996, par exemple, sauf pour Larondelle naturellement, cela avait été un des événements les plus excitants de Montange pendant ces dix dernières années. De peur que le feu ne gagne le corps de logis, on avait aidé la famille à sortir les meubles, on entrait dans toutes les pièces, on jetait la literie par les fenêtres du haut »…

Page 150, la réflexion cynique de la femme du principal suspect, qui couvre son mari : « Elle était montée à côté de lui, avait balancé son sac de collégienne à l’arrière. Comment était-elle habillée ? En jupe certainement. La journée s’annonçait si belle, la première du printemps, celle qui pousse toutes les filles à s’aérer les membres inférieurs. On ne fait pas du stop en burka. D’une façon ou d’une autre, il faut hameçonner le poisson. Ce n’était pas le pouce qu’elle levait sur l’accotement qui avait ferré W., on s’en doute, mais cette paire de jambes effrontées. Quelle imprudence, quand même, cette greluche ! ».

Enfin, un aphorisme très court, mais qui vaut son pesant de vérité : Elle était restée avec cette demi-confidence. La moitié de la vérité est pire qu’un mensonge entier ». Dont acte.