Sorti en avril 2016 chez Actes Sud, Collection Babel. 126 pages. Roman. Quatrième tome du second cycle romanesque, Au cœur du Yamato.

L’auteure. Aki Shimazaki, née en 1954 au Japon, vit au Canada depuis 1981, à Montréal depuis 1991. Après avoir travaillé dans l’enseignement et l’informatique, elle apprend la langue française et commence à écrire… en français. Son œuvre littéraire se compose de courts romans regroupés en cycles : une première pentalogie, Le Poids des secrets, qui reçut plusieurs prix littéraires, une seconde intitulée Au cœur du Yamato, dont fait partie Tsukushi et une troisième initiée en 2014 avec Azami et qui pour l’instant n’en compte que trois. Tous ses romans sont publiés chez Actes Sud Lédéac.

EN DEUX MOTS

Il ne fait pas bon être différent dans la haute bourgeoisie japonaise. Tout contrevenant à la bienséance et à la bien-pensance doit vivre caché derrière un rideau d’apparences. La société japonaise vit encore selon des lois sociales et des codes moraux ancestraux.

Les cinq premières lignes.
« Nous sommes samedi, le 3 décembre. Aujourd’hui, c’est le treizième anniversaire de ma fille Mitsuba, mon unique enfant. Je suis debout devant la fenêtre du salon. Le ciel est couvert depuis ce matin. Selon la météo, il n’y aura pas de soleil de toute la journée ».

 L’histoire. A Tokyo de nos jours, Yûko Sumida s’apprête à fêter les treize ans de sa fille Mitsuba. Dans leur grande et luxueuse maison, elle attend les invités : les deux familles et quelques amis. Le gâteau au chocolat préféré de Mitsuba est prêt, il ne manque que les bougies qu’elle trouve dans la cuisine et les allumettes, qu’elle va chercher dans le tiroir d’une table de chevet. Sur la boîte d’allumettes, un dessin représentant deux tsukushi peints à l’aquarelle. Le tsukushi est une sorte de sporange dont le haut peut évoquer la forme du sexe masculin. Ce dessin interpelle Yûko, qui y voit une touche de sensualité.

Avant le début de la fête, Yûko se remémore les treize années heureuses de sa vie conjugale. Son mariage de convenance avec Takashi Sumida, héritier d’un riche banquier, alors qu’elle aime un autre homme, T. Aoki, et est enceinte de lui. La naissance de Mitsuba, l’acceptation de son enfant par son mari, décidé à l’élever comme s’il était le sien. Et pour finir, l’amour qu’elle a fini par éprouver pour ce « mari presque parfait », adulé de tous.

Pourtant, quand une amie présente à la fête évoque la bisexualité de son propre mari, elle réalise que le sien n’est peut-être pas non plus  celui qu’il prétend être, et que leur mariage peut n’être qu’une couverture. Les révélations de son amie et la découverte de la boîte d’allumettes donneront lieu à des interrogations et des révélations qui risquent fort de bouleverser sa vie.

Probablement parce qu’elle écrit directement en français – bien que sa langue natale soit le japonais –, l’écriture d’Aki Shimazaki est simple et en même temps précieuse, détaillée, mais jamais affectée. Les sentiments, les émotions et les faits sont évoqués par petites touches. Jamais un mot ne sort des lignes et des phrases parfaitement calibrées, alors que chaque parole, chaque geste est, en filigrane, porteur d’un sens caché, d’un mensonge ou d’une menace. A ce titre, le style sert à merveille le projet de l’auteure.

Mon avis sur le livre est un peu mitigé. D’une manière générale, pour m’être essayée diverses fois à la littérature japonaise, j’ai rarement été emballée. A l’exception d’Haruki Murakami avec le sublime et poétique Kafka sur le rivage, de Yôko Ogawa et de Yukio Mishima, lu il y a très longtemps, qui m’avait laissé un goût amer, probablement dû à ma jeunesse au moment de ma lecture, j’ai oublié les autres. Tsukushi est le premier livre d’Aki Shimazaki que je lis. C’est sûrement une erreur puisqu’il est le quatrième volet de sa pentalogie, même s’il est possible de les lire dans le désordre.

En fait, je l’ai lu pour avoir entendu en cercle de lecture des commentaires totalement divergents : superficiel, fade et inintéressant d’un côté ; délicat, fin et explorant des sujets sociétaux importants de l’autre. Forcément ma curiosité en fut éveillée. Et si j’ai bien failli me ranger derrière la première critique, agacée d’emblée par l’apparente légèreté des personnages et du sujet (pauvre petite fille riche !) et regrettant le Japon entrevu par Amélie Nothomb, en poursuivant ma lecture, très vite j’ai fini par m’habituer à la douceur toute relative de l’écriture, à sa sobriété, et par me laisser embarquer dans l’histoire – pas si simple et pas si heureuse loin de là –, de Yûko et de son mari. Tout en réalisant l’hypocrisie des milieux bourgeois, le poids des traditions, des secrets familiaux et, surtout, celui des conventions morales et sociales du Japon « moderne » d’aujourd’hui…

Mais Tsukushi n’est pas seulement un livre sur les apparences trompeuses d’un couple bourgeois à la vie bien rangée, il aborde également la condition des femmes japonaises, différente selon leur origine sociale, qui ne leur permet pas aujourd’hui encore de s’émanciper des préjugés. Quant aux homosexuels ou bisexuels (ici masculins), ils ne peuvent « vivre » leur sexualité que de manière frustrante, en se cachant derrière la façade d’une vie familiale idéale. Cette façon qu’a l’auteure, sans en avoir l’air, d’aller gratter le vernis des apparences pour trouver, derrière, une vérité encore inavouable et tabou, donne lieu à une réflexion intéressante sur la société japonaise. Une performance en si peu de pages. Une seule phrase, mais très emblématique, pour illustrer ce propos : « C’est une question de priorité. L’amour ou les convenances. Pour eux, l’apparence d’être un couple importe plus que l’amour ».

Le Poids des secrets, la première pentalogie, d’Aki Shimazaki trône dans son coffret sur une étagère de ma bibliothèque depuis la sortie de son dernier volume Hotaru. Son titre et son exotisme m’avaient attirée à l’époque, ainsi que la beauté de ses couvertures, toujours illustrées par des fleurs. Je vais très vite en commencer la lecture (par le premier cette fois-ci), afin de me faire une opinion plus élargie et plus équitable de l’œuvre d’Aki Shimazaki. Cette lecture a été pour moi une belle expérience, apaisante dans la forme et enrichissante dans son sujet, à renouveler avant ou pendant l’été.