Paru en 2007. Rien lu de Rachel Cusk jusqu’à présent. L’auteure, née en 1967, est anglaise. Lu parce qu’elle a été encensée par François Busnel dans ses Carnets de Route à Londres et que toute la critique a été élogieuse.

L’histoire. Dans une banlieue cossue anglaise, Arlington Park, cinq femmes, mariées et mères de famille dont une enceinte, ne sont pas heureuses. Elles passent le plus clair de leur temps à s’interroger sur leur condition de femme et sur leurs conditions de vie. Jusqu’à la névrose. En dépit de leur position sociale plutôt favorable, elles sont frustrées et ne se satisfont pas de leur vie étriquée et surtout de leurs rapports avec leurs maris auprès desquels elles étouffent. Et la révolte n’est pas loin pour certaines. Pendant une journée, l’auteure va les suivre une par une ou par groupe dans leur vie de tous les jours (au supermarché, dans leur cuisine, dans une cabine d’essayage, dans un jardin public) avant de les réunir chez l’une d’entre elles, Christine, pour un dîner avec leurs maris. Dîner (plein de tensions lui aussi) qui constituera l’unique «action» du livre et son aboutissement. Et en dehors duquel il ne se passe rien.

L’essentiel du roman (plus de deux cents pages) est constitué des réflexions des femmes. Dans un portrait sans concessions mais non dénué d’humour, l’auteure fait le point sur la condition des femmes plusieurs décennies après le militantisme féminin et observe la distance parcourue par les femmes depuis. Même dans ce milieu privilégié, elles sont toujours sous la domination des hommes, qu’elles aient ou non une activité professionnelle. Elle n’y va d’ailleurs pas par quatre chemins en faisant dire (‘penser’ plutôt) à l’une de ses héroïnes, Juliet : Tous les hommes sont des assassins. Tous. Ils assassinent des femmes. Ils prennent une femme et, petit à petit, ils l’assassinent. C’est fort, quand même. Et l’humour est noir.

Plus tard, Sara, une élève de Juliet, lui dira : Pas question que je finisse comme ça ! Aucune chance. Je n’aurai pas d’enfants. Je vivrai seule. Et je ne me marierai jamais jamais. Le mariage est l’autre nom de la haine ! Toujours fort, toujours noir, toujours vrai ?

Au fil des pages, je me suis parfois demandé si le tableau n’était pas trop sombre. Les hommes sont-ils aussi égoistes, aussi humiliants, aussi paresseux, aussi machistes, bref sont-ils des tyrans domestiques, sont-ils les assassins de leurs femmes ? Question posée.

Le sujet m’a donc intéressée dans la mesure où l’on comprend que le féminisme n’a pas changé grand-chose dans la vie des couples et dans les rapports hommes-femmes. A Londres mais chez nous aussi bien sûr. Les exemples sont d’actualité aujourd’hui encore et j’ai eu l’impression d’être en terrain connu pour avoir vécu nombre de ces situations ou entendu d’autres femmes en parler.

Le style. La construction est très particulière : un chapitre d’introduction très court où il n’est question que de la pluie qui tombe sur Arlington Park, puis le corps du roman relatant en plusieurs chapitres les réflexions des cinq femmes (six avec l’hôtesse) au cours de leurs occupations quotidiennes ; et enfin le dîner, plus «vivant», qui vient clore l’histoire et le roman sur une fin ambiguë (mais peut-on clore une histoire qui se déroule sur vingt-quatre heures…).

L’ensemble du livre est écrit dans un style très littéraire, parfois un peu difficile car les phrases sont longues et remplies de circonvolutions, en phase avec les pensées chaotiques des personnages féminins.

La scène d’ouverture est un véritable plaisir de lecture. Dans un chapitre de six pages, Rachel Cusk nous parle de la pluie qui tombe, et uniquement de la pluie qui tombe. Mais il faut voir de quelle manière elle le fait. Je n’ai jamais lu une desciption aussi belle de ce qui est d’habitude considéré comme quelque chose de banal, une dépression météorologique. Ici, la pluie n’est pas seulement un élément du décor, elle est assimilée à un «personnage» non humain avec un rôle actif à jouer dans l’histoire et l’écriture magnifique de Rachel Cusk ouvre majestueusement le livre dès les premières lignes. A noter que Rachel Cusk joue avec les temps des verbes comme elle joue avec le temps qui passe, qu’elle étire ou rétrécit à l’envi en passant d’un long monologue mental à une tirade orale percutante. Dans l’ouverture, le verbe tomber est utilisé de nombreuses fois pour la pluie, mais avec une nuance intéressante qui dénote une grande subtilité de style : au tout début à l’imparfait (la pluie tombait), comme pour installer un état assez durable dans le paysage, puis, juste avant la fin de l’intro, au passé simple (la pluie tomba), temps de la rapidité et de l’action immédiate, comme un passage vers le corps du récit après un arrêt sur image. Autre particularité : c’est aussi la pluie qui donne sa couleur au livre : le gris de la pluie est aussi dans les cœurs et dans les vies.

En conclusion, j’ai plutôt bien aimé ce livre mais n’ai pas éprouvé de coup de cœur. J’ai trouvé longs certains passages et les personnages, les femmes guère plus que les hommes d’ailleurs, ne m’ont pas inspiré de sympathie. J’ai eu l’impression qu’elles ne dépassaient jamais le stade de la constatation et ne faisaient rien pour changer ce train-train qu’elles détestent, qu’elles étaient conscientes jusqu’à la névrose de passer à côté de leur vie rêvée, mais surtout désabusées. Sans bouger le petit doigt pour se sortir de cette sclérose quotidienne. Un petit coup de cafard à la fin, j’ai fini par trouver tout cela déprimant, long-long-long et manquant de souffle.

Et par-dessus tout, ce qui manque à ce roman : c’est l’amour. L’émotion ne passe jamais. Personne n’aime personne parmi les personnages. Et le lecteur non plus.

Enfin, le livre a été adapté au cinéma en 2013 sous le titre ‘La vie domestique’ avec Emmanuelle Devos et Julie Ferrier. Le film est réussi et passe mieux que le livre tout en lui étant très fidèle.