Sorti en mars 2016 aux Editions Phebus. 106 pages. Roman.

En deux mots Dans une centaine de pages très bien écrites, Michel Quint rend hommage à une librairie. Et plus encore aux libraires qui s’y sont succédé. Au point d’en faire des acteurs importants de la lutte contre la pensée unique ou, pire, l’absence de pensée. En même temps, un éclaircissement historique sur un pan méconnu de la guerre d’Algérie. Un roman trop court mais très dense.

L’auteur. Né en 1949 dans le Pas-de-Calais, Michel Quint a été professeur de lettres classiques et de théâtre avant de se mettre à l’écriture puis de s’y consacrer totalement : du théâtre, des feuilletons radio, puis un très grand nombre de romans dont beaucoup de policiers, pour lesquels il a souvent été comparé à Simenon. En tout, une quarantaine d’ouvrages. Parmi eux, citons Billard à l’étage (1989), Grand Prix de littérature policière, et Effroyables jardins (2000), qui rencontra un énorme succès et fut adapté au cinéma (Jean Becker), Avec des mains cruelles (2010), Veuve noire (2013) En dépit des étoiles (2013)Apaise le temps est son dernier roman.
En interview ­– vu à l’émission de François Busnel La Grande Librairie –, Michel Quint se présente comme un homme très simple, modeste et souriant.
Apaise le temps n’est pas une histoire de personnes. Enfin, pas seulement. C’est d’abord celle d’une librairie. La librairie Lepage, une librairie modeste, tout en longueur, à l’ombre de l’Hôtel de Ville de Roubaix et dont la libraire, Yvonne, fille du couple Lepage fondateur, vient de mourir. Photographe  de profession, elle avait naturellement repris la librairie à la mort de ses parents.
Le père d’Yvonne, George, ne se contentait pas de vendre des livres. Très engagé dans la vie sociale de son quartier, notamment auprès des familles revenues d’Algérie après l’Indépendance, il les aidait à constituer leurs dossiers, à lire, appréhender et parler le français pour faciliter leur intégration et le lien social.
Il parlait de la sorte, Georges, disait que les guerres sont finies et que les livres sont des amis communs à tous les hommes, des lieux où faire la paix. Des lieux d’égalité possible si on sait lire. Alors tu peux revendiquer tes racines en bloc, négritude, exil, pauvreté, descendant de victimes de l’esclavage et du colonialisme, flamezoute de toute éternité, c’est pas d’affirmer ta différence qui te rendra égal, ni de prendre les armes, c’est de te donner les moyens d’être aussi fort que n’importe qui. Par la matière grise. Il prêchait, Georges.
Yvonne a marché dans les pas de son père, avec autant d’enthousiasme et de générosité. Mais le bénévolat n’a jamais enrichi personne. D’autant qu’Yvonne gère mal sa librairie, refusant de vendre les best-sellers et autres livres « grand public » qu’elle mésestime, alors que ce sont ceux qui marchent et font tourner une librairie et vivre ses libraires ; elle répugne à renvoyer les invendus, qu’elle préfère garder pour en faire des collectors. Alors, forcément, la librairie est menacée de fermeture. Pis, un titan de la vente sur Internet, Repères – joli nom derrière lequel se cache le géant Amazone – « avec des milliers de mètres carrés d’entrepôts, toute la littérature à disposition », vient de s’installer dans la ville.
Lorsqu’elle meurt à son tour, sans héritiers, elle lègue la librairie à un jeune professeur de lettres, Abdel Duponchelle, fidèle client et ami de longue date. Celui-ci hésite longuement à reprendre la librairie avec ses actifs et, surtout, avec ses passifs, car les dettes sont élevées et les comptes bancaires au plus bas. Avec quelques amis, tous aussi généreux et engagés que lui, il va trier, nettoyer, ranger tout ce qui peut l’être et vérifier la gestion informatisée. Ce faisant, il tombera sur des cartons contenant les archives photos d’Yvonne, prises à la fin de la Guerre d’Algérie et sur lesquelles figurent certains habitants de la ville. OAS, FLN, harkis, quel a été le rôle de chacun dans cette période si trouble, notamment de Saïd, blessé à la jambe à cette période ?
Beaucoup de mystères que le jeune Abdel devra essayer d’élucider avant de décider pour de bon s’il reprend la librairie et dans quelles conditions. Mais chut…
Côté écriture,
la langue de Michel Quint est savoureuse. Remplie d’expressions issues du patois du Nord qu’il revendique, elle est d’abord claire, vive, tout en lorgnant fortement vers la poésie. Michel Quint maîtrise parfaitement sa prose, il s’autorise parfois des constructions de phrases, des ponctuations et des associations de mots improbables, pour un résultat du plus bel effet.
Mon avis sur le livre
. Michel Quint a fait d’une minuscule librairie le personnage principal d’un roman. C’est dire à quel point il aime les livres et les endroits où l’on peut les trouver. Il a d’ailleurs confié en interview que cette librairie existait, qu’il y allait quand il était jeune et que le couple Lepage lui avait été inspiré par celui qui la tenait alors.
Ce livre est d’abord un formidable hommage à la littérature, aux livres et surtout aux libraires grâce auxquels l’un des fléaux majeurs de notre époque, l’illettrisme, peut être combattu. Grâce aux mots mis sur les choses et sur les idées, grâce à une transmission systématique du savoir et des connaissances, beaucoup de choses pourraient changer dans la société, même si ce changement est lent et difficile. Michel Quint est persuadé, comme les libraires de son livre, que l’on peut « conjurer la misère par les mots ».  Et ça, c’est à la fois juste et encore trop méconnu… D’ailleurs, l’auteur parle de « la friche culturelle après la débâcle industrielle ».
A l’instar de nombreux écrivains, Michel Quint dénonce aussi la friche industrielle et sociale qu’est devenu le Nord de la France, en particulier la ville de Roubaix. Le contexte social est important. La librairie de la famille Lepage est à Roubaix, ville la plus pauvre de l’une des régions les plus pauvres de France, « parmi les chômedus et les dealers, les petites qui croient n’avoir que leur virginité comme fortune, les desperados sans culture de nulle part, parmi les sociétés de haute technologie, dans un monde écartelé sans repères communs… ». Et plus loin : « Roubaix est une ville de l’Ouest américain après la ruée vers l’or. Elle a été pillée par un patronat textile patriarcal et conservateur, immobile. Certains sont devenus pauvres à la hauteur de leur richesse, comme le Johan Suter de Cendrars, dans L’Or. Les autres sont partis depuis longtemps. Ceux qui sont restés, les petits, les immigrés, n’ont pas trouvé de filon ».
J’ai moins apprécié la partie réservée à la  guerre d’Algérie même si les tensions qu’elle engendre modifient les rapports entre les personnages et leur comportement.
Enfin, très anecdotique, je ne résiste pas à vous livrer cette délicieuse pensée d’Abdel : « Les livres, c’est comme les chats, on habite chez eux, pas l’inverse ». Les amoureux des chats et des livres apprécieront.
Au final j’ai beaucoup aimé ce livre pour son écriture esthétique et très personnelle, et parce qu’en à peine plus de cent pages, il nous offre une histoire généreuse, intéressante avec une belle brochette de personnages pittoresques et charismatiques. Parmi eux, une mention spéciale pour Saïd, grand amoureux des mots qu’il collectionne après avoir appris à les écrire. Une réussite au vu de la faible pagination. Une lecture gratifiante qui m’a bien sûr donné l’envie de continuer à lire des ouvrages de l’auteur dont j’avoue n’avoir lu qu’Effroyables jardins et Billard à l’étage il y a un siècle…