Sorti en août 2017 chez Julliard. 132 pages. Roman.

En deux mots
Roman très court écrit comme une fable féroce, avec un ogre et une fée, et dont la « morale » laïque, brève et pourtant édifiante, confirme ce que l’auteur disait dans son précédent roman des responsabilités de l’Occident dans ce qui l’oppose aujourd’hui aux islamistes fondamentaux.

L’auteur. Né en 1958, Fouad Laroui quitte en 1989 son Maroc natal pour s’installer en Europe, d’abord à Amsterdam pour y passer un doctorat de science économique et y enseigner l’économétrie, puis à York avant de se partager entre Londres Paris. Aujourd’hui, il vit à Amsterdam. Il publie en 1996 son premier roman, Les dents du topographe. Il devient écrivain, écrit en français et en néerlandais (de la poésie) et publie dans tous les domaines littéraires, aussi bien des nouvelles (Prix Goncourt de la nouvelle en 2013 pour L’étrange affaire du pantalon de Dassoutine), des albums pour la jeunesse, des essais et des romans dont l’un a fait partie de la sélection pour le Goncourt en 2010, Une année chez les Français.

L’histoire. Fatima, alias Dany, alias La Louve est l’insoumise de la Porte de Flandre. Ces trois prénoms correspondent à ses trois vies. Pour sa famille et les habitants du quartier de Bruxelles, Molenbeek, où elle habite avec ses vieux parents, elle est Fatima et s’habille en hijab noir. Pour son patron, elle est Dany et s’habille à l’européenne : jupe courte, chevelure au vent et lunettes de soleil et pour ses « clients », elle est La Louve.

Brillante étudiante en lettres à l’Université libre de Bruxelles, passionnée d’arts et de littérature, elle décide un beau jour de prendre une sorte de congé sabbatique (ce n’est qu’une pause, dit-elle), d’interrompre ses études pour quelque temps et de jouer la parfaite femme musulmane. Pourquoi ? Elle a des choses à prouver, à se prouver et veut se venger de la gent masculine qui l’entoure. Pour ce faire, elle se déguise chaque jour et porte trois toilettes différentes, si l’on peut parler de toilette pour la troisième tenue, qui n’est autre qu’un voile transparent dans lequel elle s’exhibe dans une cabine de sex-shop ! Les raisons précises de ces choix de vengeance pour le moins surprenants, nous ne les connaîtrons que par la suite…

Ce qu’elle ne sait pas, c’est qu’elle est un jour suivie par un Fawsi, voisin Marocain, amoureux d’elle qui a décidé seul que c’était sa future femme, la femme qui lui était dévolue. A lui et à aucun autre. Sans être un islamiste totalement radical, il a de la femme une idée des plus arriérées. Lui-même est suivi par un journaliste de la presse à scandale. Les choses s’emballent et tournent mal. Je n’en dirai pas plus, le roman est court (trop à mon goût).

Le style de Fouad Laroui est à la fois simple et extrêmement érudit. Il a l’art et la manière de nous laisser entendre et comprendre des réflexions justes avec une grande évidence mais sans démonstration didactique. L’humour (ici, il est féroce) est présent partout et les sujets sérieux semblent passer tout seuls. La lecture est très agréable, le livre se lit d’une traite nonobstant les dernières pages qui prêtent à réfléchir et à revenir souvent en arrière. Il fait des deux personnages masculins des sortes de caricatures mais avec beaucoup de finesse au point que le méchant finit par faire de la peine à la gentille.

Mon avis sur le livre. Un peu moins riche (parce que plus court et moins démonstratif) que le précédent, Ce vain combat que tu livres au monde, cet opus est tout aussi juste et utile. Les thèmes récurrents de Fouad Laroui sont présents et Fatima-Dany-La Louve porte à elle seule la condition de toutes les femmes musulmanes qui aspirent à la liberté en refusant les contraintes religieuses que leur imposent les imams intégristes.

Il fustige le fanatisme (religieux), mais aussi la bêtise et les contradictions de ceux qui appliquent les lois coraniques en les interprétant comme ils le veulent. Comme celle qui impose aux petites filles d’une dizaine d’années de ne plus étreindre leur père, le serrer dans leur bras, jouer avec lui et l’embrasser. Sinon c’est la hchouma : la honte, la pudeur… Mais qui autorise le mariage des petites filles dès l’âge de neuf ans, ce que l’auteur nomme de cette terrible expression, récurrente dans les pages : « Un viol légal. Au nom de Dieu », avant de poursuivre, page 13 : « Au nom de Dieu, on sacrifie les bêtes. Au nom de Dieu, on viole les petites filles. Il doit y avoir un rapport ».

Ici, il met essentiellement l’accent sur les droits de la femme, bafoués par l’intégrisme religieux. C’est contre cela que s’insurge l’héroïne qui a trouvé cette façon baroque d’affirmer son besoin de liberté de femme tout en se vengeant des hommes et de leur hypocrisie (entre autres travers). Le grand besoin de liberté de Fatima qui se déguise pour échapper à son vrai nom, à sa véritable identité et s’offrir en tant que corps seul aux yeux des hommes qui la croisent ou vont la voir dans le sex-shop. « Anonyme, je m’enivre de liberté, je rêve d’errer nue dans les rues, transpercée de regards comme autant de flèches, jouissant comme saint Sébastien de ce qui me déchire les chairs. Y a-t-il liberté plus grande ?

Fouad Laroui blâme également la trop grande importance de la religion dans les comportements de certains musulmans, quand bien même elle n’est pas pratiquée régulièrement et comme il se doit en raison de ses contraintes. Ainsi page 57 sur Fawzi et son espion l’épicier Maati nous lisons : « A vrai dire, Fawzi et Maati ne se préoccupaient pas beaucoup de la foi et des fins dernières. On (toutes sortes de pèlerins, des tablighi plutôt gentillets, au début, puis des salafistes, puis des djihadistes…) leur avait dit qu’ils étaient musulmans, bon, très bien, ils acquiesçaient : donc il fallait faire sa prière, le ramadan, et puis ceci et puis encore cela. Ils le faisaient, mollement. Fawzi oubliait souvent la prière du matin (quelle idée, aussi, de devoir se lever à l’aube pour adorer un Dieu dont on leur disait, par ailleurs, qu’il était au-delà du temps…).

Mais les musulmans fanatiques ne sont pas les seuls à être mis en cause. L’auteur ne ménage pas non plus les Occidentaux, pas plus que les racistes toutes nationalités ou religions confondues. Ici ce sont des Asiatiques qui sont supposés faire du racisme au faciès. Page 26 : « Rien n’est plus humiliant que les chuchotements qui accompagnent parfois son apparition, elle connaît ce genre de situation, on parlerait forcément d’elle. Elle, qui ? Ces « Chinois » la croiraient Saoudienne. On en est là. Des ombres se frôlent, aveugles. On ne se connaît pas. On croit se connaître. On parle les uns des autres. Bavardage universel qui manque toujours sa cible. Milliards de mots qui ne veulent rien dire. Essaims de phonèmes qui brouillent tout ».

Dans la dernière partie, qui se déroule lors d’un débat-réflexion sur ce qu’il fut convenu d’appeler « l’attentat de Bruxelles » tenu par quatre experts de l’islam et du djihadisme, et un modérateur, Fouad Laroui enfonce le clou en reprenant les arguments qu’il avait déjà avancés dans Ce vain combat que tu livres au monde. Les promesses non tenues de François Mitterrand, la Guerre d’Algérie, la prise de conscience des jeunes issus de l’immigration postcoloniale, la politique anti-irakienne de George Bush, les accords Sykes-Picot qui « redessinaient les frontières du Moyen-Orient. Les promesses faites aux Arabes pendant la Première Guerre mondiale étaient ainsi allègrement trahies. (…) Nous sommes tombés dans le piège de Daech, faute de ne pas connaître l’Histoire ou plutôt de ne connaître que celle des vainqueurs… L’Etat islamique, c’est la revanche des vaincus, l’espoir des sunnites d’effacer les frontières tracées dans le sable par des politiciens lointains, à Paris ou à Londres » (page 117).

Je me permets de faire ici un auto-Copier-Coller de ma conclusion du précédent livre de l’auteur, plutôt que de la résumer ou la paraphraser. Je ferais la même conclusion si je n’avais pas lu Ce vain combat... : « L’auteur propose une vision très intéressante de la situation actuelle. Il ne parle pas ou à peine du problème des cités, que l’on entend citer partout (et qui est bien réel). Lui incrimine aussi la différence d’interprétation – et donc de relation – de l’histoire des chrétiens (les croisés) et des Arabes au cours des siècles, par les médias de l’époque et dans les livres l’histoire. Selon qu’ils étaient Arabes ou Européens, les versions sont totalement différentes. Chaque pays a écrit son histoire en fonction de ce que les témoins ont vu, ont cru voir, ont voulu voir, et non de ce qui s’est réellement passé. Pire, au-delà de la première narration/interprétation, celle des journalistes – et surtout des historiens- au fil des siècles. Et là, le nombre de possibilités d’erreurs, d’ajouts, d’oublis, de contre-vérités, volontaires ou non, jette véritablement un doute plus que raisonnable sur la véracité des faits narrés. La presse et tous les médias ne sont-ils pas justement nommés le quatrième pouvoir ? C’est paradoxalement pour que chacun puisse continuer à témoigner de ce qu’il voit et entend qu’il faut protéger la liberté de parole, indissociable de la liberté de pensée. Mais quand l’Histoire a été interprétée dans les livres qui servent à l’enseigner, il faut faire notre mea culpa et réécrire notre histoire de façon plus objective.

Ce pourrait être un bon début car l’Histoire (celle qui commence par un grand H) est enseignée à l’école à des âmes vierges de tout préjugé (normalement). Ajouté aux propositions de Boualem Sansal et autres sages, de prendre le problème à la base : l’éducation, puis une diminution notable, durable du chômage des jeunes, cela pourrait faire avancer les choses. Et l’enseignement de l’Histoire fait justement partie de l’éducation. Encore faut-il que les livres d’Histoire soient remplis de faits véridiques et vérifiés… Fouad Laroui a de très bons arguments… Sans porter de jugement hâtif et/ou rédhibitoire, il nous propose d’essayer d’être plus modestes, plus objectifs et surtout plus lucides avec notre passé historique. Et donc, forcément, plus tolérants. Et si, au lieu de nous gaver d’informations non-stop, tous médias privilégiant l’image et le sensationnel confondus, nous nous tournions plutôt vers les intellectuels : les philosophes et les écrivains qui, eux, n’ont rien de clinquant ou de sanglant à nous mettre sous les yeux puisque c’est de leur plume qu’ils étanchent notre soif de savoir ». Fin de « l’auto-Copier-Coller ».

 

Pour finir, je dirai que L’insoumise de la Porte de Flandre est à nouveau un livre qui, sous des abords de fable tragi-comique, donne à réfléchir avec des arguments simples et utiles sur les relations conflictuelles entre l’Orient et l’Occident qui sont bien plus anciennes que ce que les Occidentaux d’aujourd’hui peuvent – ou veulent – bien penser. Un livre à faire lire aux jeunes, bien sûr. Et plus encore le précédent, Ce vain combat que tu livres au monde, plus complet et plus explicite que celui-ci. Et dieu (avec un petit « d ») sait qu’on a bien besoin que l’on nous explique clairement les choses en ces moments de grande disette socio-politique…